Le Chu d'Angré joue les pompiers dans un incendie annoncé
Le centre hospitalier d’Angré, c’est l’un des rares endroits où l’on parle sérieusement de vieillissement en Côte d’Ivoire. Pas par conviction, mais par nécessité. Leurs services de gériatrie, s’ils existent, sont saturés. Les pathologies liées à l’âge explosent : diabète, hypertension, Alzheimer, fractures de hanche. Résultat ? Les urgences du Chu reçoivent de plus en plus de patients âgés, mal pris en charge. Le problème ? Les formations en gériatrie sont quasi inexistantes. Les médecins généralistes ivoiriens savent à peine reconnaître une démence débutante. Pourtant, le pays compte déjà plus de 1,2 million de personnes âgées de 60 ans et plus (Banque mondiale, 2024). Et ce n’est qu’un début.
Le Chu d’Angré a donc organisé ses premières Journées scientifiques pour « mobiliser la recherche ». Belle initiative. Sauf que la recherche, en Côte d’Ivoire, c’est souvent du pipeau. Les laboratoires manquent de fonds, les publications locales sont rares, et les partenariats internationaux ? Une blague. Le ministère de la Santé dépense 0,5 % de son budget sur la recherche médicale. Pour comparaison, la France en consacre 2,5 %. Alors oui, le Chu organise des conférences. Mais sans budget, sans données fiables, sans suivi, ça ressemble à une mascarade.
Les aînés ivoiriens, des parias du système
Pourtant, les besoins sont criants. Prenez le cas des fractures de hanche : en Europe, 80 % des patients âgés sont opérés dans les 48 heures. En Côte d’Ivoire ? Moins de 30 %. Pourquoi ? Parce que les blocs opératoires sont réservés aux urgences vitales, et une fracture de hanche chez un octogénaire, ça ne tue pas tout de suite. Du coup, les patients attendent des semaines, parfois des mois. Avec quelles conséquences ? Des escarres, des infections nosocomiales, une perte d’autonomie accélérée. Le Chu d’Angré a bien un service de gériatrie. Mais il est saturé, sous-doté, et les lits sont rares.
Et puis, il y a le problème des médicaments. Les traitements contre l’hypertension, le diabète ou la démence coûtent cher. Trop cher pour la plupart des retraités ivoiriens, dont les pensions sont dérisoires. Résultat : beaucoup arrêtent leur traitement. Les hôpitaux se retrouvent avec des patients en crise, trop tard. Le Chu d’Angré a beau vouloir « adapter les protocoles », sans accès aux bons médicaments, c’est du vent.
La recherche ivoirienne, un leurre ?
Le ministre N’Gou Dimba a parlé de « renforcer la recherche ». Très bien. Mais sur quoi ? Les Journées scientifiques du Chu d’Angré ont mis en avant des projets comme l’étude sur les troubles cognitifs chez les seniors ruraux. Intéressant. Sauf que pour l’instant, ça reste du papier. Aucun financement concret, aucune infrastructure dédiée. Le pays dépense moins de 5 millions d’euros par an en recherche médicale (contre 10 milliards en France). Alors oui, on peut publier des articles. Mais sans laboratoires, sans équipements, sans suivi à long terme, à quoi ça sert ?
Et puis, il y a le vrai problème : personne ne veut entendre parler de vieillissement. En Côte d’Ivoire, on vit au présent. Le futur, c’est pour les autres. Les politiques ignorent le sujet, les familles rejettent les EHPAD (qui n’existent presque pas), et les médecins se forment sur le vieillissement… quand ils ont le temps.
Ce que le Chu d'Angré ne dit pas
Les organisateurs des Journées scientifiques parlent d’« innovation » et de « solutions locales ». Très joli. Mais voyez le côté obscur : le Chu d’Angré, c’est le seul hôpital universitaire du pays à avoir un service de gériatrie. Les autres ? Rien. Pas de lits, pas de personnel formé, pas de protocoles. Alors oui, le Chu fait de la recherche. Mais c’est comme si on organisait un sommet sur les inondations… alors que les digues sont en ruine.
Et puis, il y a la question des données. Pour adapter les soins, il faudrait savoir comment vieillit la population ivoirienne. Or, les statistiques manquent cruellement. On sait que les Ivoiriens vivent plus longtemps (espérance de vie : 61 ans en 2024, contre 55 en 2010). Mais on ignore tout sur leurs maladies, leurs modes de vie, leurs accès aux soins. Sans données, impossible d’agir.
La vraie question : et après ?
Le Chu d’Angré a raison de se mobiliser. Mais sans volonté politique, sans moyens, sans changement structurel, ses efforts resteront marginaux. Le vieillissement en Côte d’Ivoire, ce n’est pas un problème médical. C’est un problème sociétal, économique, politique.
Alors oui, la recherche doit avancer. Mais il faudrait d’abord arrêter de faire semblant. Le ministère de la Santé devrait créer un fonds dédié au vieillissement. Les hôpitaux devraient former leurs médecins. Et les familles devraient accepter que leurs aînés aient besoin de soins spécifiques. Pour l’instant, rien de tout ça n’est à l’ordre du jour.
Le Chu d’Angré fait ce qu’il peut. Mais sans un vrai plan national, ses Journées scientifiques resteront un feu de paille dans la savane ivoirienne.
Dernier détail : en 2035, un Ivoirien sur cinq aura plus de 60 ans. À ce rythme, le pays sera prêt comme un sapin de Noël.