L’IA qui joue aux devinettes avec vos cellules
Alexandre Triquet, cofondateur de Reveal, l’assume : son outil ne remplace pas les humains. Il les aide. En théorie. En pratique, son système scanne les lames de verre où les pathologistes déposent leurs échantillons, repère les zones suspectes, et propose un diagnostic. "On ne dit pas c’est un cancer, on dit regarde ici, c’est anormal," explique Triquet. Sauf que les pathologistes, eux, voient souvent des choses que l’IA ignore. Comme ces micro-métastases cachées dans un coin de lame, ou ces cellules atypiques qui ne rentrent dans aucun modèle.
Pourtant, les chiffres sont là : selon une étude publiée dans Nature en 2022, l’IA surpasse les humains dans 80 % des cas de cancer du poumon. Mais personne ne parle du reste. Par exemple, quand l’algorithme se trompe sur un échantillon rare. Ou quand il propose une seconde lecture… que le médecin, pressé, balaye d’un revers de souris.
Le vrai défi n’est pas la technologie. C’est la paperasse.
Triquet le sait : son outil est une arme à double tranchant. D’un côté, les hôpitaux manquent de pathologistes. Au Québec, il y a 300 postes vacants dans le domaine (source : Ordre des biologistes du Québec, 2023). De l’autre, l’IA soulève des questions éthiques. Qui est responsable si le diagnostic est faux ? Le médecin ? L’algorithme ? La clinique qui a acheté la machine ?
Aux États-Unis, des hôpitaux utilisent déjà des outils similaires. Résultat ? Des procès. En 2021, un patient a poursuivi un centre médical après qu’une IA ait manqué un cancer colorectal. Le juge a rejeté la plainte… mais le signal était donné : l’IA en santé, c’est comme un couteau : ça peut couper des légumes… ou des doigts.
Ce que les régulateurs ne veulent pas voir
Au Canada, les autorités traînent. Santé Canada a approuvé quelques outils d’IA médicales, mais pas celui de Reveal. "On attend des preuves statistiques, pas des promesses", lâche un fonctionnaire sous couvert d’anonymat. Problème : ces preuves, elles coûtent cher. Et les essais cliniques prennent des années. Pendant ce temps, des vies pourraient être saurées… ou perdues.
Triquet contourne le problème en ciblant d’abord les pays où les régulations sont souples. L’Afrique du Sud, par exemple, où les hôpitaux publics sont saturés. "Là -bas, un diagnostic en 30 secondes, c’est un miracle", sourit-il. Mais au Québec ? Les cliniciens hésitent. "On a déjà assez de mal à faire confiance aux laboratoires privés, alors une boîte noire qui nous dit regarde ici…" grogne un oncologue de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont.
L’IA va-t-elle voler le boulot des pathologistes ?
Non. Enfin, pas tout de suite. Parce que même avec des algorithmes, il reste des zones grises. Un cancer, ce n’est pas qu’une image. C’est l’histoire du patient, ses antécédents, son stress, son environnement. "L’IA ne sait pas écouter le cœur qui bat plus vite avant une biopsie", rappelle une pathologiste de l’Université de Sherbrooke.
Mais elle peut aider à repérer les cas les plus urgents. Et ça, c’est déjà une révolution. À condition que les médecins acceptent de ne plus être les seuls maîtres du jeu. Ce qui, pour l’instant, reste une hypothèse.
La vraie question n’est pas si l’IA va changer la médecine. Mais comment. Et surtout : qui en paiera le prix.