Le canton de Vaud paie ses employés à ne pas travailler

Le Vaud offre 12 jours de congé rémunéré pour le bénévolat sportif. Une mesure unique en Suisse romande, qui pose des questions sur l'équité et les priorités des collectivités. Mais qui en profite vraiment ?

Publié le 26 septembre 2026 à 22:03
Le canton de Vaud paie ses employés à ne pas travailler

Le bénévolat devient un droit syndical déguisé

C’est une première en Suisse romande. Le canton de Vaud a officialisé, dans une circulaire interne datée de 2023, ce que certains services pratiquaient déjà en douce : rémunérer les fonctionnaires pour du bénévolat. Officiellement, il s’agit d’une « mesure de soutien aux événements sportifs majeurs ». En réalité, c’est un cadeau enrobé. Un cadeau pour qui ? Pas pour les associations locales qui galèrent avec trois bénévoles pour un tournoi de foot des vieux. Non, pour les gros événements, ceux qui ont un comité d’organisation avec budget et qui savent faire valoir leur cause. Le marathon de Lausanne, par exemple, qui pèse son poids politique depuis des années. Le canton leur file maintenant des bras qualifiés, formés, et payés par l’État. Une aubaine.

Le chiffre qui claque : 12 jours par an. Soit près de deux semaines de salaire brut pour un fonctionnaire moyen, environ 2 500 francs si on prend la fourchette basse d’un salaire vaudois (source : Office cantonal de la statistique du Vaud, 2022). Multipliez par le nombre d’employés qui en bénéficient, et vous avez un trou dans la poche des contribuables. Personne ne sait exactement combien de fonctionnaires en profitent, car le canton ne communique pas ces données. Juste une phrase dans la circulaire : « Les demandes sont instruites au cas par cas. » Traduction : on fait comme on veut.

Pourtant, la règle est claire : ce congé rémunéré est réservé aux « événements sportifs d’envergure nationale ou internationale ». Pas le tournoi de pétanque du village. Pas la course des sapins de Noël de la commune. Non, uniquement ce qui fait du bruit. Et ça, ça sent le clientélisme à plein nez.

Qui décide ce qui est « d’envergure » ?

Le problème, c’est que personne ne contrôle vraiment. Pas les syndicats, pas les associations, pas les citoyens. Juste une poignée de responsables cantonaux qui jugent, au feeling, ce qui mérite ou non un congé payé. Résultat : les petits clubs sportifs, ceux qui survivent avec trois bénévoles non rémunérés, regardent passer les fonctionnaires vaudois en train de courir un semi-marathon… pour l’honneur du canton.

Prenez l’exemple de l’Athlétic Club de Vevey. Ils organisent chaque année une course solidaire pour financer des projets locaux. En 2023, ils ont dû annuler une partie des bénévoles parce que « les fonctionnaires du canton avaient priorité aux grands événements », selon le président du club, qui a préféré rester anonyme. « On nous a dit : ‘Désolé, mais votre course, ce n’est pas assez médiatique.’ » Traduction : votre truc ne fait pas assez de likes sur Instagram.

Le canton de Vaud justifie cette mesure par « l’image du canton ». Une belle phrase toute faite. Derrière, il y a l’idée que si les fonctionnaires courent (ou chronométtrent) pour le marathon de Lausanne, ça va attirer des touristes, des investisseurs, des sponsors. Sauf que personne ne mesure l’impact réel de ces 12 jours sur l’économie vaudoise. Pas un rapport, pas une étude. Juste une décision prise en catimini, comme souvent.

L’exception qui confirme la règle

Le Vaud n’est pas le seul canton à avoir des mesures de ce genre. Genève offre, par exemple, des congés pour le bénévolat culturel. Mais jamais pour le sport. Et surtout, jamais avec un salaire intégral. À Zurich, on parle de « soutien aux associations », mais sans préciser les montants ni les critères. Le Vaud, lui, assume : on paie. Point.

Pourquoi le sport ? Parce que c’est visible. Parce que ça fait du bruit. Parce que les médias adorent les images de coureur avec un dossard « Canton de Vaud ». Moins glamour, le bénévolat pour une soupe populaire ou une bibliothèque. Moins médiatique, donc moins prioritaire.

Il y a aussi une question d’équité. Un enseignant vaudois qui passe 12 jours à encadrer un marathon touche son salaire plein. Un infirmier qui s’occupe d’une épicerie solidaire, lui, perd sa journée. « C’est une inégalité flagrante », estime Meylan, syndicaliste à la CSS, qui refuse de citer son prénom par peur des représailles. « On récompense ceux qui font du sport, pas ceux qui aident vraiment. »

Le vrai coût caché

Le canton de Vaud dépense donc des milliers de francs par an pour que ses employés aillent courir. Mais quel est le retour sur investissement ? Personne ne le sait. Pas de bilan, pas de transparence. Juste une décision prise en haut lieu, sans débat public.

Et puis, il y a le risque : et si un fonctionnaire se blesse en bénévolant ? Qui paie ? Le canton, bien sûr. En 2021, un employé de l’État de Vaud s’est fracturé le péroné en aidant à organiser une course à pied. Le canton a dû prendre en charge les frais médicaux. « Un cas isolé », assure-t-on à la Chancellerie d’État. Peut-être. Mais si ça devient systématique ?

Il y a aussi le problème de l’abus. Rien n’empêche un fonctionnaire de cumuler ces 12 jours avec d’autres congés. Résultat : des absences prolongées, mal justifiées, mais difficilement contestables. « On a un collègue qui a pris trois semaines pour un stage de bénévolat à l’étranger », raconte une employée de l’administration cantonale, sous couvert d’anonymat. « Officiellement, c’était pour un événement sportif. En vrai, c’était des vacances. »

Ce que ça dit de nous

Le Vaud paie ses fonctionnaires à ne pas travailler. Pas pour se reposer, non : pour faire du sport. Pour des événements qui rapportent une image, mais pas forcément des retombées concrètes. C’est le symbole d’une époque où l’on préfère dépenser pour des coups d’éclat que pour des besoins réels.

Derrière cette mesure, il y a une question plus large : qui a le droit de bénévoler, et qui doit se débrouiller seul ? Les fonctionnaires vaudois, eux, ont désormais un avantage : ils peuvent choisir leur bénévolat. Les autres, non. Et ça, c’est une fracture.

La prochaine fois que vous verrez un fonctionnaire du Vaud en dossard de marathon, demandez-lui : « Vous courez pour le plaisir… ou pour votre salaire ? » La réponse, vous la connaissez déjà.

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R Galaxie Rédaction

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