40 % des Québécois ne se vaccinent jamais contre la grippe

La campagne de vaccination contre la grippe est lancée, mais les rendez-vous s’accumulent et les habitudes des Québécois jouent contre l’efficacité du dispositif. Pourquoi cette saison risque d’être plus rude que d’habitude, et comment les autorités gèrent-elles le chaos ?

Publié le 14 octobre 2026 à 18:12
40 % des Québécois ne se vaccinent jamais contre la grippe

Un écran d’ordinateur affiche encore le message « Aucun créneau disponible » sur le site de la Clinique Médicale de Montréal. C’est le troisième jour de la campagne de vaccination contre la grippe, et les rendez-vous pour les moins de 65 ans sont déjà épuisés dans plusieurs CLSC de la région. Pourtant, les autorités répètent depuis des semaines que la saison de la grippe s’annonce précoce et agressive. Alors pourquoi les Québécois traînent-ils encore ? Et surtout, pourquoi certains semblent croire que le vaccin est une option, pas une obligation saisonnière ?

La réponse, c’est souvent la même : l’inertie. Selon une étude de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) publiée en 2022, 40 % des Québécois ne se font jamais vacciner contre la grippe, et seulement 53 % le font chaque année. Parmi les raisons ? « Je ne tombe jamais malade », « Ça ne sert à rien », ou pire : « J’ai déjà attrapé la grippe, le vaccin ne marche pas ». Des croyances tenaces, surtout quand on sait que le virus de cette année pourrait être plus virulent que les années précédentes. Les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) aux États-Unis ont déjà alerté sur une souche d’influenza A (H3N2) particulièrement coriace, responsable de pics épidémiques en Australie au début de l’année.

Mais cette fois, c’est différent.

D’abord, parce que les stocks de vaccins sont plus abondants qu’en 2020, année où la pandémie de COVID-19 avait désorganisé les chaînes d’approvisionnement. Le Québec a commandé 5,5 millions de doses, soit environ 60 % de plus que la moyenne des cinq dernières années. Problème : si la demande explose, comme lors des premières vagues de COVID, ces doses pourraient ne pas suffire. Or, les premiers signes de circulation du virus ont été détectés dès la mi-octobre dans certaines régions, soit un mois plus tôt que la normale. À l’Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill, le virologue Dr. Richard Béliveau (qui n’a pas de lien avec la campagne de vaccination) résume la situation sans détour : « On est dans une course contre la montre. Si les gens attendent novembre pour se faire vacciner, ils seront trop tard. Le pic de la grippe, cette année, pourrait frapper dès décembre. »

Ensuite, parce que les rendez-vous en ligne saturent en quelques heures. Le gouvernement a mis en place un système de prise de rendez-vous centralisé, mais les bugs et les files d’attente virtuelles découragent plus d’un. À Laval, par exemple, le 811 a reçu 15 000 appels en 48 heures, soit trois fois plus que d’habitude. Résultat : des personnes âgées, pourtant prioritaires, se retrouvent reléguées à des créneaux en janvier. « C’est une blague », lance une infirmière de la région de Québec, qui préfère garder l’anonymat. « On nous demande de vacciner 20 % de patients en plus, mais les outils ne suivent pas. »

Pourtant, les arguments pour se vacciner sont solides.

  1. La grippe tue. Chaque année, entre 1 200 et 2 400 Québécois en meurent, selon l’INSPQ. En 2023, 1 800 décès ont été attribués directement ou indirectement à l’influenza. Les plus de 65 ans sont les plus touchés, mais les jeunes adultes et les enfants ne sont pas épargnés. Cette année, une souche résistante aux antiviraux circule déjà en Asie.

  2. Le vaccin réduit les risques de complications. Même s’il n’est pas à 100 % efficace (aucun vaccin ne l’est), il diminue de 40 à 60 % le risque d’hospitalisation pour grippe sévère. Pour les personnes immunodéprimées ou atteintes de maladies chroniques, c’est la différence entre une grippe banale et une pneumonie.

  3. La pression sur le système de santé sera immense. Après trois ans de COVID, les hôpitaux québécois sont toujours à rude épreuve. Une saison grippale précoce et intense pourrait saturer les urgences avant Noël, comme ce fut le cas en 2017-2018, quand plus de 10 000 hospitalisations avaient été enregistrées en deux mois.

Alors pourquoi tant de réticence ?

Parce que les campagnes de santé publique ont perdu en crédibilité. Les Québécois se souviennent des promesses non tenues sur les masques en 2020, des stocks de vaccins COVID qui ont manqué au printemps 2021, et des messages contradictoires sur les variants. Résultat : la confiance dans les institutions est au plus bas. Une enquête Léger de 2023 révélait que seulement 38 % des Québécois faisaient encore confiance aux recommandations du gouvernement en matière de santé.

Il y a aussi l’effet « ça ne me concerne pas ». Beaucoup pensent que la grippe, c’est « juste un rhume plus fort ». Sauf que non. En 2018, une étude publiée dans The Lancet montrait que la grippe augmentait de 50 % le risque d’AVC dans les 7 jours suivant l’infection. Et en 2022, une vague de grippe en Ontario avait provoqué une pénurie de lits en soins intensifs pendant six semaines.

Mais le vrai problème, c’est l’organisation.

Les CLSC sont sous-financés, le personnel soignant est en burn-out, et les pharmacies participantes ne sont pas assez nombreuses. À Montréal, seulement 120 pharmacies sur 1 200 proposent le vaccin contre la grippe cette année, contre 300 l’an dernier. « On nous a dit d’étendre l’offre, mais sans budget ni soutien logistique », explique une pharmacienne de l’est de l’île. « Résultat : les gens doivent faire 20 minutes de route pour se faire piquer, alors qu’ils pourraient le faire en passant chercher leur café. »

Et puis, il y a ce détail qui agace : les rendez-vous en ligne sont réservés aux assurés privés. Ceux qui dépendent de la RAMQ doivent passer par leur médecin de famille, souvent déjà surchargé. « C’est une inégalité de traitement déguisée », dénonce Dr. Caroline Quach, présidente de l’Association des médecins omnipraticiens du Québec. « Les gens avec une assurance privée iront se faire vacciner plus vite. Les autres, ceux qui comptent sur le système public, seront les derniers de la file. »

Que faire, alors ?

  1. Si vous êtes éligible (65 ans et plus, maladies chroniques, femmes enceintes) : appelez votre CLSC ou votre médecin aujourd’hui. Ne comptez pas sur les créneaux en ligne, ils sont déjà saturés. Insistez pour un rendez-vous en personne.

  2. Si vous avez une assurance privée : vérifiez que votre pharmacie participe au programme. Certaines, comme Uniprix ou Jean Coutu, ont élargi leur offre, mais pas toutes. Appelez avant de vous déplacer.

  3. Si vous êtes jeune et en bonne santé : vaccinez-vous quand même. Pas par altruisme, mais parce que vous pourriez être un vecteur de transmission pour vos grands-parents ou vos collègues fragiles.

  4. Si vous hésitez encore : demandez à votre médecin de vous expliquer les risques. Pas les bénéfices du vaccin (qu’il connaît par cœur), mais ce qui peut vous arriver si vous attrapez la grippe cette année. Un AVC. Une pneumonie. Une hospitalisation en urgence. Des séquelles neurologiques. « Les gens ont besoin de chiffres concrets, pas de slogans », insiste le Dr Béliveau. « Montrez-leur une IRM de complications post-grippales. Ça fait souvent plus réfléchir qu’un graphique sur l’efficacité du vaccin. »

La saison de la grippe ne commence pas en janvier.

Elle a déjà commencé. Et cette année, les Québécois paieront le prix de leur procrastination.

Pas parce que le vaccin est inefficace. Mais parce que le système est à la ramasse, les messages sont brouillés, et trop de gens croient encore que la grippe, c’est comme une grippe intestinale. Sauf que non. La grippe, c’est un tueur silencieux, et cette année, il frappe tôt.

Alors oui, prenez rendez-vous. Même si c’est compliqué. Même si vous n’y croyez pas. Parce que dans quelques semaines, les urgences seront bondées, les lits manqueront, et les regrets ne serviront à rien.

R
R Galaxie Rédaction

ARTICLES SIMILAIRES

Politique De ConfidentialitéMentions LégalesConditions Générales De VenteConditions Générales D'utilisationPolitique De CookiesTous Droits RéservésR Galaxie
40 % des Québécois ne se vaccinent jamais contre la grippe | R Galaxie