Le chiffre qui cloche : 30 % de dépistages manqués en Suisse romande
En 2023, près de 6 800 nouvelles femmes ont appris qu’elles avaient un cancer du sein en Suisse. Dans le Valais et à Vaud, les chiffres sont moins médiatisés, mais tout aussi glaçants : 30 % des femmes concernées ne passent pas les examens de dépistage réguliers, selon les données de l’Office fédéral de la statistique (OFS). Pourtant, un dépistage précoce réduit de 40 % le risque de mortalité. Alors pourquoi tant de femmes se font-elles avoir ?
La réponse est simple, et elle pue l’amateurisme. À Sion, l’hôpital du Valais a fermé son service de mammographie pendant six mois en 2022 pour « rénovation ». Six mois. Pendant lesquels les femmes ont dû se débrouiller, soit en se rendant à Lausanne (1h30 de route), soit en attendant. Résultat : 12 % des patientes valaisannes ont reporté leur dépistage de plus de six mois, selon un rapport interne de l’Hôpital du Valais (HV). À Vaud, le Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) a, lui, externalisé une partie de ses examens à des cliniques privées. Problème : certaines facturent jusqu’à 250 francs pour un dépistage remboursé à 80 %. Les femmes les plus précaires, celles qui ont déjà assez à gérer, se font encore plus larguer.
Et puis il y a les silences. À Yverdon-les-Bains, une association locale, Seins Conscients, organise des ateliers d’information. Leur constat ? « Les médecins généralistes ne parlent presque jamais du dépistage, explique Sophie, une bénévole. On nous dit : ‘Vous savez, vous, vous êtes une femme, vous devez y penser.’ Comme si c’était une corvée, pas une question de vie ou de mort. »
La solidarité, un mot qui cache un bordel
À première vue, le Valais et Vaud semblent bien organisés. Il y a les associations, les groupes de parole, les collectes de perruques pour les femmes qui perdent leurs cheveux. À Lausanne, Rose des Vents propose même des séances de soutien psychologique gratuites. Sauf que tout ça, c’est du bricolage.
Prenez l’exemple des parcours de soin. Une femme diagnostiquée à Sierre doit composer avec trois structures différentes : l’HV pour les soins, une association caritative pour les aides sociales, et une autre pour le soutien psychologique. Personne ne coordonne rien. « On nous balance d’un service à l’autre comme des balles de ping-pong », témoigne Claire, 48 ans, suivie à Martigny. Résultat : les délais s’allongent, les traitements aussi, et certaines abandonnent.
Et puis il y a le problème des données. Personne ne sait exactement combien de femmes sont concernées, où, et dans quel état. L’OFS publie des chiffres globaux, mais pas de cartographie précise. À quoi ça sert, si on ne peut pas cibler les zones où les femmes décrochent ?
Le pire ? Les cantons savent. Une étude de l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive (IMSP) publiée en 2021 montrait que les femmes issues de milieux défavorisés avaient 2,5 fois plus de risques de ne pas se faire dépister. Pourtant, aucun plan d’action n’a été lancé. À Vaud, le Conseil d’État a simplement « encouragé les communes à sensibiliser ». À Sion, on se contente de distribuer des flyers dans les pharmacies. Comme si une feuille volante pouvait remplacer un vrai suivi.
Ce que les autres font, et pourquoi pas nous ?
En France, le dépistage organisé du cancer du sein couvre 80 % des femmes concernées. Comment ? En envoyant des lettres personnalisées, en proposant des créneaux dédiés dans les hôpitaux, et en formant les médecins généralistes. Résultat : le taux de mortalité a baissé de 30 % en 15 ans. En Belgique, les cliniques publiques proposent même des forfaits tout compris : dépistage + première consultation en oncologie le jour même. Zéro frais cachés, zéro galère.
Alors pourquoi pas ici ? Parce que la Suisse, et surtout la Suisse romande, a un problème de fédéralisme à la noix. Chaque canton fait ce qu’il veut. Le Valais mise sur le « chacun pour soi », Vaud sur les partenariats publics-privés qui avantagent les plus aisés. Personne ne veut assumer une vraie politique de santé publique.
Et puis il y a l’argent. Une mammographie coûte environ 120 francs. Un traitement de chimiothérapie, 15 000 francs par cycle. Les assurances remboursent, mais les franchises et les quotes-parts font que certaines femmes doivent puiser dans leurs économies. Or, celles qui en ont le moins sont souvent celles qui en ont le plus besoin.
Le vrai scandale : on pourrait faire mieux, mais on ne veut pas
En 2019, une proposition de loi fédérale visait à harmoniser les dépistages et les parcours de soin à l’échelle nationale. Elle a été enterrée. Pourquoi ? Parce que les cantons ne voulaient pas lâcher leur souveraineté. Parce que les hôpitaux privés ne voulaient pas voir leurs marges réduites. Parce que, au fond, personne ne veut vraiment régler le problème.
Pourtant, les solutions existent. À Genève, l’Hôpital universitaire a mis en place un guichet unique où les femmes peuvent prendre rendez-vous pour un dépistage, une consultation et une aide sociale en une seule fois. À Neuchâtel, une campagne de sensibilisation ciblée a permis d’augmenter le taux de dépistage de 18 % en deux ans. Alors pourquoi pas à Lausanne ou à Sion ?
Parce que ça coûte. Parce que ça demande de l’organisation. Parce que ça obligera les politiques à assumer leurs responsabilités. Et ça, personne n’en a envie.
Ce qu’il reste à faire (et ce qu’on ne fera pas)
Si vous êtes une femme de plus de 50 ans dans le Valais ou à Vaud, voici ce que vous pouvez faire :
- Ne vous fiez pas aux flyers. Prendre rendez-vous vous-même, même si personne ne vous y pousse.
- Exigez un bilan complet. Pas juste une mammographie, mais aussi une évaluation des risques et un plan de suivi écrit.
- Parlez-en. À vos amies, à votre famille, à votre médecin. Le cancer du sein ne tue pas que celles qui en meurent : il tue aussi celles qui n’osent pas en parler.
Le reste ? Ça dépendra des politiques. Et là, les chances sont minces. Parce qu’en Suisse romande, quand il s’agit de santé, on préfère gérer les urgences plutôt que prévenir.
Et ça, c’est une urgence en soi.