Pourquoi les UV restent un angle mort des politiques de prévention
On connaît les risques des chantiers navals, des toits ou des champs de betteraves. Mais personne ne mesure vraiment l’exposition. Pas de dosimètre obligatoire, pas de protocole standardisé. Juste des conseils vagues : « protégez-vous ». Comme si c’était une question de bon sens. Pourtant, les études s’accumulent. Une publication de l’INRS en 2022 montrait que les métiers de la construction et de l’agriculture présentaient un risque accru de mélanome, le cancer de la peau le plus agressif. Résultat ? Les médecins du travail commencent à poser des questions. Mais les DRH, eux, bottent en touche. « On a d’autres priorités », entend-on souvent. Comme si brûler sous le soleil était un mal nécessaire. Pourtant, en Australie, pays où les UV sont un fléau, les entreprises doivent évaluer les risques UV comme elles le font pour les produits chimiques. Chez nous, on en est encore à discuter.
Et puis il y a les UV artificiels. Les 150 000 salariés exposés en cabines de bronzage, en ateliers de soudure ou dans les laboratoires. Là, le problème est encore plus simple à identifier : les lampes UV sont classées cancérigènes depuis 2009. Pourtant, certaines entreprises continuent de les utiliser sans protection adéquate. Preuve que la réglementation actuelle est un leurre. L’Anses veut y remédier. Mais pour ça, il faut que les inspecteurs du travail contrôlent. Et que les juges sanctionnent. Or, en 2023, seulement 12 entreprises ont été condamnées pour exposition aux UV, sur des milliers de cas signalés.
Ce qui va changer (et ce qui ne changera pas)
D’ici 2025, si l’Anses obtient gain de cause, les employeurs devront évaluer les risques UV comme pour l’amiante ou les produits toxiques. Cela signifie :
- Des mesures obligatoires : crèmes SPF 50+, vêtements de protection, horaires adaptés.
- Des formations pour les salariés exposés (et pas seulement un flyer dans les vestiaires).
- Un suivi médical renforcé : dépistages réguliers pour les métiers à risque.
Sauf que. Personne ne sait vraiment comment ça va se passer. Les entreprises vont-elles coopérer ? Les inspecteurs du travail ont-ils les moyens de vérifier ? Et les salariés, une fois informés, vont-ils exiger ces protections ?
Prenez l’exemple de la coopérative viticole de Bordeaux. En 2020, après qu’un ouvrier ait développé un mélanome, l’employeur a enfin installé des brise-soleil sur les rangs de vignes. Trop tard pour lui, mais peut-être à temps pour les autres. Le problème, c’est que 90 % des cas de cancer cutané liés au travail sont diagnostiqués après la retraite. Quand il est trop tard pour agir.
Le vrai blocage : l’argent et la culture de l’approximation
Les UV, c’est comme la silicose dans les mines : on sait que ça tue, mais on fait semblant d’oublier. Pourquoi ? Parce que ça coûte cher. Une protection efficace ? Entre 5 000 et 15 000 euros par an pour une PME. Et puis, il y a cette idée tenace : « Les Français, ils aiment le soleil ». Comme si bronzer était un droit constitutionnel. Résultat, les employeurs misent sur l’autorégulation. « On va leur dire de se protéger, et puis c’est tout ». Sauf que ça ne marche pas. Une étude de l’INCa (Institut National du Cancer) montre que seulement 30 % des salariés exposés utilisent une crème solaire au travail. Le reste ? « Ça va, je suis pas un bébé ».
Et puis il y a le déni. « Moi, je suis pas un ouvrier, je suis cadre. » Pourtant, les commerciaux qui font des tournées en voiture avec les vitres baissées, les livreurs qui trimballent des colis sous 40 degrés, les agents d’entretien des stades… Tous sont exposés. Mais personne ne les considère comme des victimes potentielles. Parce que le cancer de la peau, ça fait « jeune ». Comme si un soudeur de 50 ans pouvait encore se permettre d’attendre.
Ce que les salariés doivent faire dès maintenant
Attendre 2025 ? Trop tard pour certains. Alors voici ce que vous pouvez exiger maintenant :
- Demandez un audit UV à votre employeur. Oui, c’est votre droit. Si votre entreprise refuse, c’est un signal d’alerte.
- Exigez des équipements adaptés. Pas des casquettes de chantier qui laissent passer les UV, mais des chapeaux à large bord et des vêtements en tissu serré (comme ceux des pompiers).
- Signalez les cabines de bronzage ou les postes de soudure non protégés. Si votre employeur ne réagit pas, allez voir les inspecteurs du travail. Ils ont le pouvoir d’interdire ces pratiques.
- Faites-vous suivre. Un dermatologue, une fois par an, si vous êtes exposé. Pas besoin d’attendre d’avoir un grain de beauté suspect.
Parce que le vrai scandale, ce n’est pas que l’Anses ait raison. C’est que ça prenne autant de temps pour que les patrons comprennent.
La dernière question : et après 2025 ?
Si la réglementation passe, les UV deviendront un risque professionnel comme les autres. Mais attention : ça ne suffira pas. Il faudra des sanctions réelles. Des amendes qui font mal. Des condamnations qui donnent des sueurs froides aux DRH. Parce que pour l’instant, personne ne craint vraiment les conséquences. Les ouvriers continueront à travailler sans protection. Les patrons continueront à compter. Et les cancers continueront à pousser, lentement, sournoisement, comme une ombre qui grandit sans qu’on la voie.
Alors oui, 2025 sera une date importante. Mais ce qui compte, c’est ce qui se passera après. Parce que les UV, eux, ne attendront pas.