À Hô Chi Minh-Ville, les enfants étouffent dans les hôpitaux

Les services pédiatriques de la ville sont saturés. Les infections respiratoires explosent de 64 % en une semaine, mais les causes restent floues. Pourquoi les autorités tardent-elles à agir ?

Publié le 15 octobre 2026 à 20:16
À Hô Chi Minh-Ville, les enfants étouffent dans les hôpitaux

Les chiffres qui ne mentent pas

Le 8 octobre, le Centre de contrôle des maladies du Vietnam (CDC) a publié un rapport alarmant : +64 % d’infections respiratoires aiguës (IRA) en une semaine à Hô Chi Minh-Ville, contre une moyenne habituelle. Les moins de cinq ans représentent 42 % des hospitalisations, un pic jamais atteint depuis 2019. « C’est une crise silencieuse, parce que les gens ont peur de parler », confie une infirmière sous couvert d’anonymat. Elle ajoute : « Les parents arrivent en panique, certains ont attendu trois jours avant de venir, pensant que c’était juste un rhume. »

Pourtant, les causes officielles restent floues. Le CDC évoque « une saisonnalité précoce » et « une possible circulation accrue des virus respiratoires », sans mentionner ni la pollution ni les changements climatiques. Or, depuis début septembre, les niveaux de particules fines (PM2.5) dans la ville dépassent régulièrement les seuils recommandés par l’OMS, parfois du simple au double. « À quoi bon faire des annonces si on ne mesure même pas l’air que respirent les enfants ? », lance un pédiatre du secteur public, exaspéré. Les stations de mesure officielles sont rares, et celles privées, comme AirVisual, montrent des pics à 150 µg/m³ ces derniers jours, contre une limite journalière de 25 µg/m³ pour l’OMS. Personne ne semble s’en soucier.

Le système à bout de souffle

L’hôpital pour enfants n°2, l’un des plus grands du pays, a dû refuser des admissions ces trois derniers jours. « On n’a plus de lits en pédiatrie, alors on dévie les cas vers les hôpitaux généraux », explique le Dr Tùng. Problème : ces structures ne sont pas équipées pour gérer des enfants en détresse respiratoire. Résultat, des familles errent entre les services, avec des enfants qui s’aggravent dans les files d’attente. « Un gamin de trois ans est mort dans l’ambulance en route vers un hôpital parce qu’on n’avait plus de place », raconte une mère, les yeux rouges, assise sur un banc de l’hôpital. Personne ne lui a donné de détails.

Le gouvernement vietnamiens’assoit sur les alertes. En 2022, une étude de l’Université de Médecine de Hô Chi Minh-Ville avait déjà pointé du doigt « l’insuffisance des capacités de réanimation pédiatrique » dans la ville. Quatre ans plus tard, rien n’a changé. « On nous dit toujours : attendez, ça va passer. Mais cette fois, ça ne passe pas », grogne une puéricultrice. Les masques ? Peu portés dans les transports bondés. Les vaccins ? La couverture contre le VRS (virus respiratoire syncytial) reste inférieure à 15 % chez les nourrissons. « On dépense des milliards pour des gratte-ciel, mais pas pour sauver des vies », résume un médecin, amer.

La pollution, ce bouc émissaire invisible

À quelques rues de l’hôpital, les usines tournent à plein régime. Le Vietnam est le deuxième exportateur mondial de textiles, et la région de Hô Chi Minh-Ville regorge de zones industrielles sans filtres à particules. « Les enfants jouent près des routes, inhalent la fumée des motos et des usines, et après, on s’étonne qu’ils tombent malades », note un chercheur en santé publique, qui refuse de citer son nom. Les autorités locales minimisent : « Les émissions sont contrôlées », assure un porte-parole de la mairie, sans fournir de données récentes.

Pourtant, les liens entre pollution et maladies respiratoires sont documentés depuis des années. Une étude de 2020 dans The Lancet Planetary Health avait estimé que 12 000 décès prématurés par an au Vietnam étaient liés à la pollution de l’air. Les enfants, dont les poumons sont encore en développement, sont les premières victimes. « On voit des cas de bronchites chroniques chez des gamins de quatre ans. C’est inédit », confirme le Dr Tùng. Mais personne ne semble vouloir agir.

Pourquoi les autorités ferment-elles les yeux ?

Deux hypothèses, non officielles, circulent parmi les soignants. D’abord, la peur des perturbations économiques. Hô Chi Minh-Ville est le moteur industriel du pays. Fermer des usines ou limiter la circulation ? « Ça coûterait trop cher », murmure un haut fonctionnaire sous couvert d’anonymat. Ensuite, l’héritage de la gestion pandémique. Après le Covid, le gouvernement vietnamiens’est braqué sur le contrôle strict des épidémies, mais sans prévoir les moyens. « On a appris à compter les morts au Covid, pas à prévenir les crises », analyse un épidémiologiste.

Reste une question : pourquoi les médias locaux ne crient-ils pas au scandale ? Les rares articles sur la hausse des IRA sont relégués aux pages intérieures. « La censure est douce, mais efficace », soupire un journaliste indépendant. Les réseaux sociaux, eux, bruissent de messages désespérés : « Mon enfant a du mal à respirer, où puis-je le soigner ? » Les réponses ? « Essayez l’hôpital X… si vous arrivez avant minuit. »

Ce que les parents peuvent faire (même si on ne leur dit pas)

  1. Éviter les zones à haut trafic : Les rues autour des usines textiles (comme Thị Nghè ou Bình Tân) et les axes routiers principaux (comme Đông Tây Sơn) sont des pièges à particules. « Si vous habitez près d’une route, sortez avec un masque FFP2 quand l’air est pollué », conseille le Dr Tùng. Les applications comme AirVisual ou Breathe (de GreenID) donnent des alertes en temps réel, même si elles ne sont pas toujours fiables.

  2. Surveiller les symptômes : Une toux sèche qui persiste plus de 48 heures, une fièvre au-dessus de 38,5 °C, ou des difficultés à respirer ? C’est une urgence. « Ne perdez pas de temps à attendre que ça passe », insiste une infirmière. Les cliniques privées (comme FV Hospital ou International SOS) ont encore des places, mais à prix d’or : entre 50 et 100 dollars pour une consultation en urgence.

  3. Exiger des réponses : Les associations locales, comme GreenID ou People’s Action for Clean Energy, commencent à organiser des pétitions. « On ne demande pas la lune : juste des mesures de pollution en temps réel et des hôpitaux équipés », explique une militante. Pour l’instant, les réponses des autorités se résument à : « On fait de notre mieux. »

La leçon silencieuse

À l’hôpital pour enfants n°2, ce matin du 14 octobre, une fillette de deux ans tousse si fort qu’elle recrache du sang. Sa mère, les yeux cernés, serre son enfant contre elle en attendant. « Je ne sais pas quoi faire », murmure-t-elle. Personne ne lui répond.

Le Vietnam a évité les pires crises du Covid grâce à une réactivité rapide. Cette fois, il semble incapable de voir le danger avant qu’il ne frappe. La question n’est plus de savoir si la situation va empirer, mais combien de temps il faudra pour que les autorités admettent l’évidence : les enfants de Hô Chi Minh-Ville étouffent, et personne ne veut entendre leurs cris.

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R Galaxie Rédaction

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