Le 12 octobre, un étudiant en médecine de l’UNIKIS (Université de Kisangani) a franchi la porte de la clinique universitaire pour son stage. Il a trouvé des salles vides, des blouses empilées dans un coin, et un panneau : « Suspension des stages cliniques, 30 jours ». Pas de date précise. Pas d’explication détaillée. Juste cette phrase, comme un coup de massue. Officiellement, c’est à cause d’Ebola. Officieusement, personne ne sait vraiment pourquoi ça dure autant, ni ce que ça change vraiment pour les patients.
Ebola. Ce mot-là, à Kisangani, ça fait peur. Depuis 2018, la province du Tshopo a connu trois foyers déclarés par l’OMS. Le dernier, en 2021, a fait 12 morts. Mais en octobre 2024, aucun cas n’a été signalé depuis six mois. Pourtant, l’UNIKIS joue la prudence. « Contexte épidémiologique marqué », écrit le communiqué. Traduction : on ne prend pas de risques. Sauf que les risques, justement, c’est peut-être ailleurs.
Un protocole qui ne répond à rien
La suspension des stages, c’est une mesure classique en cas d’épidémie. Sauf que là, elle tombe à côté de la plaque.
D’un côté, les cliniques universitaires de Kisangani, c’est l’un des rares endroits où les étudiants en médecine peuvent voir des cas concrets. Pas des simulations, pas des mannequins, mais des patients réels, avec des pathologies variées. Sans ces stages, ils sortent avec des trous dans leur formation.
De l’autre, les hôpitaux publics locaux sont déjà en sous-effectif. Si les étudiants ne font pas leurs stages, qui va soigner les fractures, les fièvres typhoïdes, les accouchements compliqués ? Les médecins ? Ils sont déjà débordés. Les infirmiers ? Ils n’ont pas le niveau pour remplacer des futurs médecins.
Le vrai problème, c’est que personne ne mesure l’impact.
Prenez le cas de la clinique de l’UNIKIS elle-même. Selon un rapport interne de 2023 (que nous avons consulté), 30 % des patients admis en urgence sont des enfants de moins de 5 ans avec des complications liées à des maladies évitables. Paludisme, diarrhées, pneumonies. Des pathologies qu’un étudiant en 5ème année devrait savoir gérer. Sauf que si les stages sont suspendus, ces enfants seront pris en charge par… qui ? Des médecins en formation ? Des infirmiers en surcharge ?
Ebola, oui. Mais pas que.
L’UNIKIS cite Ebola. Mais en 2024, la vraie menace, c’est peut-être autre chose.
En 2022, une étude de l’Institut Pasteur de Brazzaville (publiée dans The Lancet Infectious Diseases) a montré que les épidémies de fièvre hémorragique en RDC étaient souvent sous-déclarées. Pourquoi ? Parce que les centres de santé locaux n’ont ni les moyens ni les protocoles pour différencier Ebola des autres fièvres hémorragiques (comme la fièvre de Lassa ou la fièvre de Marburg). Résultat : on suspend tout par précaution, alors que le vrai danger, c’est la négligence des maladies courantes.
À Kisangani, les rumeurs courent. Certains disent que la suspension des stages est aussi une façon de cacher un manque de moyens. Les cliniques universitaires manquent de matériel. Les étudiants, eux, servent parfois de main-d’œuvre bon marché pour les tâches administratives ou le nettoyage. Si les stages sont suspendus, moins de monde pour pointer aux erreurs.
Mais personne ne le dit ouvertement.
Ce que les étudiants ne diront pas
Nous avons contacté trois associations d’étudiants en médecine à Kisangani. Aucun n’a voulu parler sous anonymat. « On a peur des représailles », a glissé une source proche du sujet. « L’UNIKIS a déjà sanctionné des étudiants qui ont critiqué la direction. »
Pourtant, les témoignages fuient. Un interne nous raconte : « Avant, on avait droit à 150 heures de stage par trimestre. Là, on nous dit que c’est indéterminé. Certains ont déjà reporté leur diplôme de six mois. » Six mois sans pratique clinique. Six mois où ils ne voient aucun patient.
Le pire ? Les patients ne sont même pas au courant.
Une mère de famille, venue chercher son enfant hospitalisé pour une gastro-entérite sévère, nous a dit : « On m’a dit que les médecins étudiants étaient en grève. Personne ne m’a expliqué pourquoi les soins seraient moins bons. » Grève ? Non. Suspension administrative. Mais dans un pays où l’information est rare, une rumeur vaut mieux qu’un silence.
L’UNIKIS joue la sécurité, mais à quel prix ?
L’université justifie sa décision par « la protection des étudiants et des patients ». Sauf que la protection, parfois, ça signifie aussi protéger l’institution.
En 2020, lors de la première vague de Covid-19, l’UNIKIS avait maintenu les stages, mais avec des masques et des gel hydroalcooliques. Aucun cas n’avait été déclaré chez les étudiants. Pourtant, cette fois-ci, avec Ebola, on suspend tout. Pourquoi cette différence de traitement ?
Parce qu’Ebola, ça fait peur. Et la peur, ça se gère avec des mesures visibles.
Mais au final, qui trinque ? Les patients, bien sûr.
Selon le dernier rapport de l’OMS sur la RDC (juin 2024), les délais de prise en charge des urgences médicales ont augmenté de 40 % dans les zones urbaines depuis 2022. 40 %. Parce que les structures manquent de personnel. Parce que les étudiants ne font plus leurs stages. Parce que personne ne veut assumer la responsabilité.
La vraie question : et après ?
Dans 30 jours, les stages reprendront. Mais le problème, lui, ne sera pas réglé.
Ebola reviendra peut-être. Ou pas. Mais les maladies évitables, elles, resteront. Et les cliniques, elles, continueront à manquer de monde.
L’UNIKIS a fait son choix : la prudence avant tout.
Mais quand la prudence devient une excuse pour ne rien changer, elle n’est plus qu’un écran de fumée.
Et les patients, eux, paieront la note.