En 2023, les stocks d’uranium appauvri en France frôlaient les 120 000 tonnes. Un chiffre qui gonfle chaque année, comme une cicatrice industrielle. Ce métal lourd, résidu du processus d’enrichissement de l’uranium, traîne dans des entrepôts depuis des décennies. Aujourd’hui, l’ASN veut le classer déchet radioactif. Et ça, la filière nucléaire ne l’entend pas de cette oreille.
Pourquoi ? Parce que ce changement de statut, c’est un peu comme si on déclarait obsolète un vieux stock de pièces détachées encore utilisables. Sauf que là, il s’agit de milliards d’euros en jeu. L’uranium appauvri, c’est encore de l’uranium. Pas assez concentré pour alimenter les réacteurs, mais assez pour d’autres usages. Et la filière refuse de le voir comme un déchet.
L’ASN veut jouer les gendarmes, la filière résiste
L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) justifie sa position par des raisons de sûreté. Selon elle, considérer l’uranium appauvri comme une matière valorisable, c’est prendre des risques inutiles. Le problème ? Personne ne sait vraiment quoi en faire.
En théorie, on pourrait le réenrichir pour en faire du combustible. En pratique, les coûts sont prohibitifs. Les États-Unis, qui détiennent les plus gros stocks mondiaux (environ 700 000 tonnes), ont abandonné l’idée il y a des années. La France, elle, continue de tergiverser.
Orano, le géant français du nucléaire, mise sur la valorisation. Mais ses projets peinent à décoller. Le site de Tricastin, où l’on stocke une partie de ces stocks, est déjà sous tension. Et si l’ASN passe à l’acte, les coûts de gestion vont exploser.
Un jeu de dupes entre régulateurs et industriels
Le vrai nœud du problème, c’est l’argent. Classer l’uranium appauvri en déchet, c’est transférer la responsabilité financière aux contribuables. Aujourd’hui, c’est l’industrie qui paie pour le stocker. Demain, ce serait l’État. Et personne ne veut assumer.
EDF, Areva (devenu Orano), les fournisseurs d’électricité… Tous ont un intérêt à ce que le statu quo persiste. Mais l’ASN, elle, joue la carte de la précaution.
Pourtant, la question n’est pas seulement technique. Elle est politique. Si l’uranium appauvri devient un déchet, c’est toute la filière qui est remise en cause.
Et si on arrêtait de faire semblant ?
La France produit environ 1 000 tonnes d’uranium appauvri par an. À ce rythme, les stocks vont continuer de grossir. Alors soit on assume qu’il s’agit d’un déchet, soit on assume qu’il faut en faire quelque chose.
Le problème, c’est que personne ne veut trancher. Les écologistes réclament une sortie du nucléaire. Les industriels refusent d’abandonner une ressource potentielle. Et l’ASN, coincée entre les deux, tente de faire pression.
Mais au fond, la vraie question, c’est : qui va payer la note ?
Un stock qui pèse sur l’avenir du nucléaire
L’uranium appauvri, c’est le symptôme d’un système qui refuse de regarder la réalité en face. On stocke, on attend, on espère que le problème se résoudra tout seul.
Sauf que les stocks, eux, ne disparaissent pas. Et si l’ASN a raison, c’est toute une industrie qui pourrait s’effondrer sous le poids de ses propres déchets.
La filière nucléaire a le choix : soit elle assume ses responsabilités, soit elle laisse l’État porter le fardeau. Mais une chose est sûre : ce stock, il faut en parler. Vraiment.