Le Kansas, ce bastion républicain qui tremble
Le 5 novembre, les électeurs du Kansas vont trancher. Pas entre deux candidats, mais entre deux réalités. Celle d’un État où les silos à grain se vident et celle d’un président qui, pour la première fois depuis des années, semble vraiment s’inquiéter des fermiers. Donald Trump, en campagne pour son ancien sénateur Roger Marshall, a débarqué dans l’État avec un message simple : « Les agriculteurs vont reprendre leur place. Et cette fois, on ne vous lâchera pas. » Sauf que les agriculteurs, eux, ne sont pas sûrs de le croire.
Pourtant, les chiffres parlent. Selon le USDA, les revenus des exploitations agricoles du Kansas ont chuté de 12 % en un an, et les dettes s’accumulent. Les prix du maïs et du soja, leurs deux piliers, s’effondrent depuis 2022. Les coopératives locales, comme CHS Inc. à Colby, ferment des agences une à une. « On nous a vendus du rêve pendant des années, maintenant on paie la note », lance Mark Reynolds, un éleveur de bétail près de Hutchinson. Reynolds a déjà perdu 30 % de son cheptel en six mois. « Trump nous parle d’aides ? Trop tard. On a besoin d’argent maintenant, pas de promesses pour après les élections. »
Les promesses de Trump : du déjà-vu ou un vrai plan ?
Le 15 octobre, Trump a annoncé un « plan de sauvetage » pour les agriculteurs : 5 milliards de dollars en subventions ciblées, des exonérations fiscales sur les terres non exploitées, et même un coup de pouce pour les éleveurs de bétail face à la flambée des coûts des aliments pour animaux. « Personne ne s’est battu autant pour vous que moi », a-t-il martelé lors d’un meeting à Wichita. Sauf que les agriculteurs du Kansas connaissent la chanson.
En 2018, Trump leur avait promis des tarifs douaniers pour protéger leurs cultures contre la Chine. Résultat ? Les représailles chinoises ont fait s’effondrer les prix du soja. En 2020, il a mis en avant des « aides record »… qui n’ont jamais vraiment atterri dans les poches des petits producteurs. « Il nous sort son chéquier quand il a besoin de votes, pas quand on a besoin de lui », résume Linda Carter, présidente de la Kansas Farm Bureau. Carter, une femme de 58 ans qui élève du bétail depuis 1995, n’est pas une militante de gauche. Mais elle n’est plus dupe. « Les subventions ? On les connaît. Le problème, c’est que les banques nous serrent déjà la vis, et que personne ne nous dit comment on va rembourser. »
Le vrai problème : personne ne veut parler des dettes
Voilà le point noir. Les agriculteurs du Kansas ne demandent pas des discours. Ils veulent savoir comment ils vont survivre à l’hiver. Les dettes des exploitations ont explosé : +24 % depuis 2020, selon la Federal Reserve Bank de Kansas City. Les jeunes agriculteurs, ceux qui pourraient relancer le secteur, abandonnent. « Mon fils a quitté la ferme pour travailler dans un supermarché à Topeka. Il gagne moins, mais au moins il a un salaire fixe », avoue Reynolds. Le pire ? Les créanciers, eux, ne baissent pas les bras. « Les banques nous donnent six mois pour régulariser nos comptes. Après, elles saisissent. Point. »
Trump, lui, parle d’« opportunités ». Il évoque les « énergies propres » et les « biocarburants » comme solutions miracles. Sauf que les usines de bioéthanol du Kansas tournent déjà à perte. Et que les subventions fédérales pour la transition énergétique ? Elles sont dix fois plus lentes à arriver que les dettes des fermiers.
Pourquoi les républicains du Kansas résistent-ils ?
Ici, on ne vote pas pour un homme. On vote pour une idéologie. Et cette idéologie, c’est « moins d’État, plus de liberté ». Or, les aides de Trump, aussi généreuses soient-elles, passent par Washington. « On nous dit : “Prenez l’argent, mais ne vous plaignez pas.” Comme si c’était un cadeau et pas une bouée de sauvetage », ironise Carter. Le vrai dilemme des électeurs républicains ? Accepter des subventions fédérales, c’est admettre que le marché libre, lui, a échoué.
Et puis, il y a l’autre candidat. Sharice Davids, une ancienne pilote de l’US Air Force, élue en 2018 dans un district rural, mise sur un discours différent : « On a besoin de régulation, pas de promesses. Les coopératives doivent être protégées, les prix stabilisés, et les jeunes agriculteurs aidés à s’installer. » Davids ne parle pas de « sauvetage », mais de « reconstruction ». Un mot qui fait grincer des dents à l’autre bout de l’État.
Le Kansas, laboratoire des fractures américaines
Ce qui se joue dans cet État, ce n’est pas qu’une course au Sénat. C’est la fin d’un modèle. Celui où les agriculteurs, ces piliers du Parti républicain, se sentaient en sécurité sous la bannière du « moins d’impôts, plus de liberté ». Aujourd’hui, ils regardent leurs comptes en banque et se demandent : « Et si on nous avait menti ? »
Trump le sait. D’où ses meetings en plein champ, ses promesses de « faire revenir les bons jours ». Mais les bons jours, pour les fermiers du Kansas, c’étaient ceux où les prix du maïs dépassaient les 7 dollars le boisseau. Aujourd’hui, ils flirtent avec 3,50 $. La différence ? 3,5 milliards de dollars de pertes en un an.
La vraie question n’est pas : Trump va-t-il gagner les agriculteurs ?
La vraie question, c’est : est-ce que quelqu’un, à Washington, a un plan pour les sauver ? Parce que les promesses, les fermiers du Kansas en ont entendu. Et elles ne paient plus les factures.
Le 5 novembre, ils voteront avec leur portefeuille.
Et pas seulement avec leur cœur.