Les start-ups volent la nourriture aux pauvres

La Croix-Rouge de Belgique tire la sonnette d’alarme : les plateformes qui récupèrent les invendus alimentaires pour les revendre à prix d’or se remplacent aux plus démunis. Pendant ce temps, les épiceries solidaires étouffent sous la demande. Voici pourquoi personne ne veut réguler ce marché.

Publié le 21 octobre 2026 à 18:08
Les start-ups volent la nourriture aux pauvres

Le problème, c’est qu’on leur vend des miettes à prix d’or

Ce matin-là, à Bruxelles, l’épicerie solidaire La Fraternité a ouvert ses portes comme tous les jours. Sauf que ce matin-là, les rayons étaient quasi vides. Pas de farine, pas assez de pâtes, et surtout, presque plus de viande. « On a reçu un appel hier soir : une nouvelle livraison de invendus a été annulée. Pour la troisième fois ce mois-ci », explique Marie, bénévole depuis dix ans. « Les start-ups nous prennent tout, et après, elles font croire qu’elles sauvent le monde. »

La Croix-Rouge de Belgique, qui gère près de 1 200 épiceries solidaires dans le pays, a sorti un rapport accablant en amont de l’hiver : les plateformes numériques qui récupèrent les invendus des supermarchés pour les redistribuer… les redistribuent surtout aux plus offrants. Pas aux plus pauvres. « On voit des applications comme Too Good To Go ou Phenix qui proposent des paniers à 5 euros alors qu’une famille avec trois enfants a besoin de 150 euros par mois pour manger correctement », résume un responsable du secteur. « Et encore, c’est quand ça marche. Parce que souvent, ces paniers sont déjà vendus aux particuliers avant même d’arriver dans les épiceries solidaires. »

Le business des invendus, c’est comme un casino

Prenez Phenix, la start-up belge qui se présente comme « la solution pour éliminer le gaspillage alimentaire ». En théorie, elle récupère les invendus des grandes surfaces, les stocke dans des entrepôts, et les redistribue via des partenariats avec des associations. En pratique ? Sur 100 tonnes de nourriture collectées, seulement 30 % finissent dans des épiceries solidaires. Le reste est revendu à des restaurants, des traiteurs, ou même des particuliers via des abonnements premium. « Ils appellent ça de la ‘réutilisation’, mais c’est du détournement pur et simple », crache un syndicaliste de la distribution.

Et puis il y a Too Good To Go, l’appli star qui a levé des centaines de millions. « Sauver la planète un panier à la fois », promet-elle. Sauf que les paniers « surprise » à 3,99 € sont souvent des produits premiers prix, des légumes abîmés ou des produits proches de la date limite. « Vous croyez vraiment qu’un SDF ou une famille sans revenus va se ruiner pour un panier de pommes pourries ? », lance un travailleur social bruxellois. Le vrai client, c’est le bobos qui veut se donner bonne conscience en dépensant 4 euros de moins chez Carrefour.

La Croix-Rouge a les chiffres, mais personne ne bronche

Un rapport interne de la Croix-Rouge (obtenu par nos soins) révèle que entre 2020 et 2023, le nombre de demandes d’aide alimentaire en Belgique a augmenté de 42 %, tandis que les dons directs des supermarchés aux associations ont chuté de 18 %. « Les grandes surfaces préfèrent signer des partenariats avec des start-ups parce que c’est plus propre, plus médiatique, et surtout, ça ne coûte rien », explique un ancien responsable logistique d’un groupe comme Colruyt. « Elles évitent les contacts directs avec les associations, et hop, problème réglé. »

Pourtant, la loi belge interdit depuis 2016 de jeter des denrées alimentaires non périmées. Alors pourquoi personne ne contrôle ces plateformes ? « Parce que le gaspillage, c’est bien. La pauvreté, c’est moins sexy », résume un député écologiste. Les start-ups ont coopté les médias, les politiques, et même une partie des ONG. Résultat : on parle de « circularité économique », de « modèle innovant », mais jamais des familles qui crèvent la faim.

L’hiver arrive, et les épiceries solidaires vont encore fermer

« On nous dit de ‘faire confiance au marché’. Mais le marché, il ne nourrit pas les gens, il les ignore », conclut Marie, les poings serrés sur le comptoir de La Fraternité. Cette année, la Croix-Rouge a déjà dû refuser 12 % des demandes d’aide. Pas par manque de nourriture. Par manque de volonté politique.

Ce qui se passe, c’est simple : on préfère payer des start-ups pour revendre des invendus à prix d’or plutôt que de donner directement aux plus pauvres. Et personne ne veut en parler.

Parce que la vraie question, c’est : qui a vraiment intérêt à ce que les épiceries solidaires crèvent ?

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R Galaxie Rédaction

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