Le GITeS, ces invisibles qui paient pour les autres
Le Groupement interquartiers de tranquillitĂ© et de sĂ»retĂ©, câest le nom officiel. Mais tout le monde connaĂźt le GITeS. Ces gars en uniforme qui patrouillent la nuit dans les HLM, ceux quâon voit rarement le jour. Ă Toulouse, ils sont une cinquantaine Ă bosser pour la ville, les bailleurs sociaux, et surtout, pour vous. Enfin, en thĂ©orie. Parce que quand on leur demande des comptes, ils rĂ©pondent toujours la mĂȘme chose : « On fait ce quâon peut avec ce quâon a. » Sauf que ce soir-lĂ , prĂšs du Capitole, ils nâont mĂȘme pas eu le temps de sortir leur talkie-walkie. Quatre types armĂ©s de poings et de rage, et deux agents qui se sont pris des coups comme des punching-balls. Elle, câest une femme. Elle sâappelle Sophie. (Je ne donne pas son nom de famille, parce que les harceleurs, eux, savent trĂšs bien qui elle est. Et ils savent oĂč elle habite.)
Elle a 38 ans, elle est agente depuis dix ans, et elle en a marre. « On nous dit de faire notre travail, mais personne ne nous dit comment survivre quand ça part en couilles. » Elle parle vite, comme si elle avait peur quâon lui coupe la parole. « Le pire, câest quâon nous forme pour gĂ©rer les conflits, pas pour se dĂ©fendre. On nous apprend Ă dĂ©samorcer, pas Ă frapper. » Traduction : quand quatre mecs enragĂ©s vous encerclent, vous ĂȘtes bon pour le tapis. Et la ville, elle, oĂč elle est ?
Le chiffre qui pue : 124 agressions en 2023. Câest le nombre dâagressions recensĂ©es contre les agents du GITeS Ă Toulouse lâan dernier. 124. Soit prĂšs de une agression tous les trois jours. Le chiffre vient du syndicat CGT de la ville, et personne ne le conteste. Personne ne le commente non plus. Parce que parler, ça fait mal. Ăa oblige Ă dire que la stratĂ©gie de « tranquillitĂ© » de la mairie, câest surtout une stratĂ©gie de silence. Silence sur les moyens. Silence sur les risques. Silence sur les victimes.
Pourquoi la ville ferme les yeux ?
Parce que câest moins cher. Parce que ça Ă©vite les polĂ©miques. Parce que quand bien mĂȘme on augmente les effectifs, les agressions, elles, ne baissent pas. Au contraire.
Prenez le quartier de la Faourette, par exemple. Un des pires. Un des plus surveillĂ©s. En 2022, trois agents du GITeS ont Ă©tĂ© blessĂ©s en trois mois. RĂ©action de la mairie ? « Nous renforçons la prĂ©sence policiĂšre. » Traduction : on dĂ©place le problĂšme, on ne le rĂ©sout pas. Le vrai problĂšme, câest que les agents sont seuls. Toujours seuls. Toujours les premiers sur la ligne de front. Et toujours les derniers Ă ĂȘtre entendus.
Le piĂšge des HLM : on vous paie pour nettoyer, pas pour rĂ©gner. Les bailleurs sociaux, eux, ils ont une autre logique. « On a besoin de tranquillitĂ© pour louer nos logements. » Donc ils financent le GITeS, mais Ă une condition : pas de vagues. Pas de confrontations inutiles. Pas de rapports qui dĂ©rangent. RĂ©sultat ? Les agents savent trĂšs bien ce quâon attend dâeux : faire profil bas, Ă©viter les conflits, et surtout, ne pas parler.
Sauf que quand on vous frappe, vous, le profil bas, câest trop tard.
Ce que la mairie ne veut pas voir
Il y a un dĂ©tail qui saute aux yeux. Les agressions contre les agents du GITeS, elles sont presque toujours les mĂȘmes.
- Des groupes de jeunes (souvent ivres, souvent en bande) qui les prennent pour des cibles faciles.
- Des habitants qui les confondent avec des flics (sauf que les flics, eux, ont des renforts).
- Une direction qui minimise (« Câest isolĂ© », « Câest exceptionnel », « On fait tout pour Ă©viter ça »).
Le vrai problĂšme, câest que personne ne veut assumer.
- La police ? Elle nâintervient que quand câest trop tard. « On nâa pas les moyens de patrouiller 24h/24 dans les HLM. »
- Les bailleurs ? Ils veulent des logements tranquilles, pas des agents en colĂšre.
- La mairie ? Elle préfÚre parler de « prévention » que de « sécurité ».
Résultat : les agents du GITeS, ils sont devenus des boucs émissaires. On leur demande de faire le sale boulot, mais on ne leur donne pas les moyens de le faire proprement. Et quand ça dérape, on leur dit : « Débrouillez-vous. »
Sophie et les autres : ils en ont assez
Elle, Sophie, elle a portĂ© plainte. Pour la premiĂšre fois. « Avant, je me disais que câĂ©tait normal. Que câĂ©tait le mĂ©tier. Mais lĂ , jâen peux plus. »
Son compagnon, lui, il a du mal à en parler. « On a eu peur. Vraiment peur. Et aprÚs, il y a eu cette honte. Comme si on avait échoué. »
Leur Ă©chec Ă eux, câest le notre. Parce que quand les agents du GITeS se font tabasser, câest nous, les habitants, qui payons lâaddition. Une ville qui ne protĂšge pas ses protecteurs, câest une ville qui ne mĂ©rite pas dâĂȘtre protĂ©gĂ©e.
Le pire, câest que ça pourrait changer.
- Des caméras supplémentaires dans les zones à risque.
- Des formations au combat (oui, mĂȘme pour des civils).
- Un vrai soutien psychologique aprĂšs les agressions.
Mais pour ça, il faudrait que quelquâun ose dire : « Assez. » Personne ne le fait.
Ce que ça dit de Toulouse
Toulouse, câest une ville qui se vante dâĂȘtre dynamique. Moderne. Ouverte. Sauf sur un point : la sĂ©curitĂ©.
On parle des nouveaux mĂ©tros, des start-ups, des festivals. Mais quand il sâagit des quartiers difficiles, on baisse les yeux.
Le GITeS, câest le miroir brisĂ© de la ville.
- On y voit ceux qui croient encore au systĂšme.
- On y voit ceux qui se font avoir.
- On y voit ceux qui, un jour, en auront marre.
Sophie, elle, elle a déjà son plan. « Si rien ne change, je démissionne. Et je ne serai pas la seule. »
Parce que quand on vous frappe pour avoir portĂ© un uniforme, câest que lâuniforme, il ne sert plus Ă rien.
Et ça, câest le vrai scandale de Toulouse.