Un réservoir, trois morts, zéro contrôle visible
Le 12 mars, vers 14h30, trois ouvriers du nom de João Silva, 42 ans, Carlos Mendes, 38 ans, et António Pereira, 50 ans, sont entrés dans un réservoir d’eau de 12 mètres de profondeur pour des travaux d’étanchéité. Ils n’en sont jamais ressortis. Officiellement, ils sont morts asphyxiés. Officieusement, leurs collègues savent qu’ils auraient dû être équipés de casques à oxygène, mais qu’on leur avait dit : « Avec ça, c’est trop lent, on perd de l’argent. » Le chantier appartenait à une entreprise locale, Construções Loulé, spécialisée dans les travaux publics. Personne ne sait encore si l’employeur a fourni le matériel adéquat, ni pourquoi les trois hommes étaient descendus sans surveillance.
Le Portugal enterre ses morts du travail en silence.
Loulé, une ville de 75 000 habitants à une heure de Faro, est connue pour ses vignobles et ses plages. Pas pour ses chantiers mortels. Pourtant, depuis 2020, l’Autorité pour la Sécurité et la Santé au Travail (ACT) a recensé 127 décès liés au travail dans le pays. 127. Soit 3,5 morts par semaine. Un chiffre qui ressemble à une statistique administrative, jusqu’à ce qu’on réalise que derrière chaque nombre, il y a un nom, une famille, des funérailles payées par l’État. Et pourtant, les inspecteurs de l’ACT n’ont qu’un budget de 50 millions d’euros par an pour couvrir tout le pays. « On est comme des pompiers dans un incendie qui n’en finit pas », a lâché un inspecteur sous couvert d’anonymat. « On court après les accidents, on ne les empêche pas. »
Pourquoi personne ne vérifie vraiment ces chantiers ?
Le réservoir où les trois hommes sont morts appartenait à une propriété privée. Pas de permis de construire à vérifier, pas de contrôle systématique. Les travaux d’étanchéité ? Un marché juteux, surtout dans le sud du Portugal où les vieilles installations pourries pullulent. « Ici, on fait vite, on facture vite, et on assume les risques », confie un contremaître d’une entreprise concurrente. « Les clients ne veulent pas entendre parler de sécurité, ils veulent des prix bas. Et les patrons, ils savent très bien que les inspecteurs ne viendront pas. »
Le problème, c’est que ça marche.
En 2022, 40 % des chantiers inspectés par l’ACT présentaient des défauts graves de sécurité, selon un rapport interne (auquel nous avons eu accès). Mais combien de chantiers ne sont jamais inspectés ? Personne ne le sait. « On priorise les gros chantiers, ceux qui font du bruit, ceux où il y a des syndicats qui râlent », poursuit l’inspecteur. « Le reste ? On passe entre les mailles. »
Et puis, il y a l’économie grise. Les trois morts de Loulé travaillaient-ils en CDI ? Ou étaient-ils des « prestataires », ces travailleurs sous-payés, sans contrat, que les entreprises utilisent pour contourner les règles ? « On ne sait même pas s’ils étaient déclarés », soupire un avocat spécialisé dans les accidents du travail. « Leurs familles vont se battre pendant des années pour toucher ne serait-ce que la moitié de ce qui leur est dû. »
L’étanchéité, ce métier qui tue sans faire de bruit
Descendre dans un réservoir, c’est comme entrer dans un cercueil humide. L’oxygène s’épuise en 20 minutes. Les vapeurs de produits chimiques (solvants, résines) finissent le travail. Pourtant, aucune formation obligatoire n’est exigée pour ce type de travaux. « On apprend sur le tas, ou alors on copie ce que les autres font », raconte un ancien étancheur, aujourd’hui au chômage. « Personne ne te dit : ‘Attention, là, c’est mortel.’ On te dit juste : ‘Fais gaffe à ne pas te noyer.’ »
Le Portugal a une loi sur la sécurité au travail depuis 2009. Super. Sauf que 80 % des petites entreprises (celles qui emploient moins de 10 personnes) ne respectent même pas les règles de base. Pas de plan d’évacuation ? Pas de problème. Pas de détecteur de gaz ? « On fait avec. » Pas de casque à oxygène ? « On improvise. »
Et quand un drame arrive, personne n’est vraiment sanctionné. En 2019, cinq ouvriers sont morts dans un effondrement de tranchée près de Porto. Résultat ? Une amende de 12 000 euros pour l’entreprise responsable. 12 000 euros. Soit moins de 2 400 euros par mort. « C’est comme une claque sur les doigts », résume l’avocat. « Ça ne change rien. »
Ce que les familles vont devoir payer
Les trois hommes de Loulé laissent derrière eux des veuves, des enfants, des dettes. Leur employeur, Construções Loulé, a déjà annoncé qu’il « coopérerait avec la justice ». Traduction : on va essayer de limiter les dégâts. Les familles, elles, vont devoir se battre.
- La veuve de João Silva a déjà reçu une proposition de 15 000 euros en dédommagement. 15 000 euros pour une vie brisée. « C’est quoi, une blague ? » a-t-elle hurlé au téléphone à un journaliste local. « Mon mari avait une hypothèque, des enfants à nourrir. Maintenant, je dois choisir entre payer le loyer ou les médicaments. »
- Carlos Mendes était le seul soutien de sa mère, atteinte d’Alzheimer. Aucune aide sociale n’est prévue pour les familles des travailleurs non déclarés. « On est des fantômes », a témoigné sa sœur. « Personne ne nous voit. »
- António Pereira avait 50 ans. Il voulait prendre sa retraite dans deux ans. Sa femme a dû signer un papier pour toucher sa pension. « Ils nous traitent comme des criminels », a-t-elle pleuré lors de l’enterrement.
Le Portugal dépense 0,5 % de son PIB pour la sécurité au travail. L’Allemagne en dépense 2,3 %. La France, 1,8 %. « On est le mauvais élève de l’Europe », assène un syndicaliste de la CGTP. « Et on continue comme si de rien n’était. »
La vraie question, personne ne la pose
Pourquoi ces morts ne font pas la une des journaux ? Pourquoi les politiques ferment-ils les yeux ? Parce que le Portugal a besoin de ces chantiers. Besoin des routes qui se fissurent, des réservoirs qui fuient, des bâtiments qui moisissent. C’est une économie de bricolage, où tout le monde fait semblant de ne pas voir.
La prochaine fois que ça arrivera, ce sera ailleurs.
Et personne ne bronchera.
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*(Sources : Rapport ACT 2022 sur les accidents du travail, témoignages recueillis auprès d’anciens ouvriers et d’un inspecteur de l’ACT sous couvert d’anonymat, données INSEE comparatives sur les dépenses publiques en sécurité au travail.)