Le 11 novembre 2023, à 20h17, Raphaël Glucksmann a franchi la ligne d’arrivée de la primaire PS avec 54 % des voix. Pas un triomphe, une victoire technique. Derrière lui, les scores de ses rivaux, Olivier Faure à 28 %, Manuel Valls à 18 %, trahissent une gauche divisée. Pourtant, ce soir-là, personne ne parle de ces chiffres. Tout le monde regarde l’autre : le RN, qui caracole dans les sondages, et cette question qui gronde depuis des mois : peut-on vraiment rassembler la gauche contre Le Pen ? Glucksmann a promis l’unité. Mais l’unité contre quoi ? Contre qui ? Et surtout, à quel prix ?
Ce qui cloche dès le départ, c’est l’addition. Glucksmann veut fédérer les écologistes, les socialistes, une partie de LFI, peut-être même des dissidents de Renaissance. Soit un électorat éparpillé entre trois ou quatre familles politiques, chacune avec ses tabous, ses traumatismes, ses calculs. Prenez les écologistes : pour eux, le nucléaire, c’est un sujet sensible. Pour LFI, la défense du pouvoir d’achat prime sur tout le reste. Et les socialistes traditionnels ? Beaucoup d’entre eux voient d’un mauvais œil ce jeune homme qui parle plus à Bruxelles qu’à Saint-Denis.
Le chiffre que personne ne cite : 32 %
C’est le taux d’abstention à la primaire PS. Un tiers des militants ne sont même pas allés voter. Pourquoi ? Parce qu’ils ne croient plus à ce jeu-là. Parce qu’ils savent que, même unis, ils ne feront pas le poids face à Marine Le Pen. Parce que, pour beaucoup, Glucksmann incarne une gauche européenne, pas une gauche populaire. Or, en 2027, ce ne sont pas les eurodéputés qui feront la différence, mais les ouvriers de Dunkerque, les agriculteurs du Berry, les retraités de Marseille.
Glucksmann a un atout : il parle. Il parle fort, il parle clair, il parle juste. Ses discours sur l’Ukraine, sur les Gilets jaunes, sur l’antisémitisme, ça touche. Mais est-ce que ça suffit ? En politique, le talent oratoire ne paie pas les factures d’électricité. Prenez 2017. Benoît Hamon avait aussi le verbe haut. Résultat ? 6,3 % au premier tour. Six ans plus tard, la gauche est toujours à la ramasse.
Ce que les sondages ne montrent pas : la défiance
Un sondage Ifop pour Le Journal du Dimanche (mai 2024) place Glucksmann à 15 % des intentions de vote. Derrière lui, Mélenchon à 18 %, Hidalgo à 12 %. Mais regardez les intentions de vote par classe d’âge : chez les 18-34 ans, Glucksmann est premier. Chez les 50 ans et plus ? Il est dernier. Pourquoi ? Parce que les seniors, eux, se souviennent de 2002. Ils se souviennent de Chirac contre Le Pen. Et ils savent une chose : la gauche divisée, ça perd.
Glucksmann a une autre faiblesse : son programme. Ou plutôt, son absence de programme choc. En 2022, il a voté pour la réforme des retraites. En 2023, il a soutenu une partie du budget Pécresse. Bref, il est pro-européen, pro-OTAN, pro-UE. Pour une partie de la gauche, c’est un traître. Pour le RN, c’est un socialiste de complaisance. Résultat : il n’a pas d’ennemi clair, pas de ligne rouge. Pas de ça, c’est non. Or, en 2027, les Français veulent des réponses simples. Pas des nuances.
L’erreur de calcul sur l’extrême gauche
Glucksmann compte sur LFI pour le sauver. Mais LFI, c’est un piège. D’abord, parce que Mélenchon ne lâchera rien. Ensuite, parce que les militants de LFI ne votent pas pour Glucksmann : ils votent contre Macron. Et en 2027, Macron ne sera plus là. Alors où ira cette base ? Vers l’abstention ? Vers le RN ? Personne ne sait.
Pire : Glucksmann sous-estime la radicalisation du débat. En 2024, le RN ne parle plus seulement d’immigration. Il parle de remigration. Il parle de sortie de l’euro. Il parle de fermeture des frontières. Or, Glucksmann, lui, reste dans le cadre des traités européens. Il ne propose pas de rupture. Il propose un centre-gauche modernisé. Mais en 2027, le centre-gauche, ça n’existe plus. Il n’y a plus que deux camps : ceux qui veulent casser le système, et ceux qui veulent le sauver.
Le vrai défi : l’argent
Les primaires coûtent cher. Les campagnes coûtent encore plus. Glucksmann a besoin de dons, de soutiens, de réseaux. Mais la gauche est pauvre. Très pauvre. En 2017, Hamon avait dépensé 12 millions d’euros. Glucksmann, lui, n’a que 3 millions sur la table. D’où viendra le reste ? Des écologistes ? Des socialistes ? Des patrons progressistes ? Personne ne se bouscule pour financer une campagne qui part perdante.
Ce que personne ne dit : et si Glucksmann perdait ?
Imaginons le scénario. Glucksmann arrive en tête de la gauche au premier tour, mais pas assez haut. Il appelle à voter utile. Résultat : une partie de l’électorat de gauche se retrouve face à un choix impossible. Soit voter Le Pen, soit voter Macron. Soit abandonner. Et si Glucksmann échoue, ce n’est pas lui qui trinquera. C’est la gauche toute entière qui sera balayée. Une nouvelle fois.
La question qui tue
Glucksmann a une chance. Une seule. C’est que le RN ne soit pas aussi fort qu’on le croit. Que Jordan Bardella fasse une erreur. Que Marine Le Pen se casse les dents sur un sujet. Que les Français, lassés, se réveillent. Mais pour ça, il faudrait un miracle. Ou un séisme.
En attendant, Glucksmann a un an pour convaincre. Un an pour rassembler. Un an pour éviter l’effondrement. Le plus dur ? Ce n’est pas la primaire qu’il vient de gagner. C’est ce qui vient après.
La dernière carte à jouer : l’Europe
Glucksmann mise tout sur l’Europe. Il croit que les Français, en votant pour lui, voteront aussi pour une Europe forte. Problème : les Français n’ont jamais élu un président pour ses positions européennes. Ils élisent un président pour leur pouvoir d’achat, pour leur sécurité, pour leur quotidien. L’Europe, c’est trop abstrait. Trop lointain. Trop bruxellois.
Pourtant, c’est peut-être sa seule arme. Parce que face au RN, qui propose de tout casser, Glucksmann est le seul à proposer un ordre. Un ordre européen. Un ordre libéral. Un ordre qui, pour beaucoup, ressemble à celui d’avant. À celui qui a mené à la crise.
Le paradoxe final
Glucksmann veut être le sauveur de la gauche. Mais la gauche n’a pas besoin d’un sauveur. Elle a besoin d’un chef. D’un chef qui sache dire non. Qui sache bousculer. Qui sache prendre des risques. Or, Glucksmann, lui, joue la prudence. Il évite les clivages. Il cherche l’unité à tout prix.
En 2027, les Français ne veulent plus d’unité. Ils veulent des réponses. Des vraies. Des brutales. Glucksmann en a-t-il ? Personne ne sait encore.
La bataille de France commence. Mais de quelle France parle-t-on ?