Thibault Delférière peint Marche-en-Famenne avec son handicap

Ses toiles ne montrent pas la ville comme les autres. Thibault Delférière expose ce week-end à l’Alfa, à Marche. Son handicap moteur n’est pas un détail, mais le fil rouge d’un travail qui dérange. Voici pourquoi ses œuvres résistent aux clichés sur l’art et le handicap.

Publié le 18 septembre 2026 à 18:02
Thibault Delférière peint Marche-en-Famenne avec son handicap

Pourquoi ses tableaux ne ressemblent à rien de ce qu’on voit d’habitude sur Marche

Les paysages de Famenne sont souvent lissés, idéalisés. Collines douces, villages en pierre, forêts qui s’étendent à perte de vue. Les cartes postales, les brochures touristiques, même les photos des influenceurs locaux : tout passe au tamis du joli. Thibault Delférière, lui, peint des murs ébréchés, des rues qui semblent pencher, des ombres qui ne correspondent à aucun soleil. Ses couleurs ? Des gris sales, des bleus délavés, des ocres qui rappellent la terre après la pluie. Pas de lumière romantique. Juste une ville qui résiste.

Pourtant, il connaît Marche comme sa poche. Il y a grandi, il y a étudié, il y a traîné ses jambes (ou ce qu’il en reste) dans les cafés du centre. Mais ce qu’il montre, ce n’est pas la Famenne des cartes postales. C’est celle qu’il voit vraiment. Celle où les trottoirs sont trop étroits, où les passages piétons manquent, où les regards glissent sur lui comme s’il n’était qu’un obstacle de plus. Ses toiles ne sont pas des paysages. Ce sont des preuves.

Et puis il y a les détails qui piquent. Un tableau représente la place du Marché, mais les bâtiments sont déformés, comme vus à travers une vitre sale. Un autre montre la rue de la Gare, avec des flaques d’eau qui ne reflètent rien. Pas de gens, pas de mouvement. Juste des espaces vides, des angles morts. Comme si la ville avait été conçue sans penser à ceux qui ne marchent pas droit, ou pas du tout.

Le chiffre qui résume tout : selon l’Observatoire wallon du handicap (2022), 12 % des habitants de la province de Luxembourg déclarent avoir un handicap moteur. À Marche-en-Famenne, on est probablement au-dessus de la moyenne. Pourtant, aucune étude ne mesure l’impact réel de l’accessibilité sur leur quotidien. Parce que c’est plus simple de fermer les yeux.

L’art comme arme, pas comme thérapie

Thibault Delférière n’est pas le premier artiste handicapé à exposer en Famenne. Mais il est l’un des rares à ne pas faire de son handicap un sujet métaphorique. Pas de fleurs qui poussent dans le béton, pas de soleil qui perce les nuages. Juste une ville qui l’étouffe, et lui qui la regarde en retour avec un sourire en coin, celui qu’on a quand on sait que les autres ne comprendront pas.

Ses tableaux ne sont pas jolis. Ils ne sont pas non plus trop brutaux. Ils sont justes. Comme une porte qui claque, ou un trottoir mal réparé. Rien de grandiloquent. Juste des vérités qui dérangent.

Pourtant, certains critiques d’art locaux ont déjà écrit que son travail était « poétique ». Poétique ? À quoi bon ? La poésie, c’est pour ceux qui ont le temps de regarder les nuages. Lui, il regarde les fissures dans le bitume. Et ça, ce n’est pas de la poésie. C’est un constat.

Le piège des bien-pensants : quand on parle d’art et de handicap, on tombe souvent dans deux écueils. Soit on fait du pathos (« regardez comme il est courageux »), soit on fait du politique correct (« l’art inclusif, c’est bien »). Delférière évite les deux. Ses toiles ne demandent pas votre pitié. Elles ne vous tendent pas non plus une médaille. Elles vous montrent. Et si vous ne voyez pas, c’est votre problème.

Ce que Marche refuse de voir

L’Alfa, où il expose ce week-end, est un lieu neutre. Pas de musée, pas de galerie branchée. Juste une salle d’exposition municipale, comme il y en a des dizaines en Wallonie. Sauf que là, les tableaux ne parlent pas de la beauté des Ardennes. Ils parlent de ce qui ne va pas.

Prenez Rue des Écoles, l’une de ses œuvres phares. En gros plan, on voit les pavés disjoints, les bordures de trottoir qui montent comme des barrières. Pas de fauteuil roulant en plastique rose pour faire joli. Juste des roues qui butent, des mains qui cherchent une prise. Delférière a peint ça en regardant par sa fenêtre, un jour d’automne où la pluie avait rendu les rues glissantes. Personne n’est venu lui demander son avis pour rénover le quartier.

La question qui tue : si Marche-en-Famenne était une ville accessible, est-ce que Delférière peindrait la même chose ? Probablement pas. Parce que l’art, quand il est honnête, naît des frustrations. Et les siennes, il les a en stock.

Pourquoi personne ne parle vraiment de son travail

Les médias locaux adorent les artistes « inspirants ». Ceux qui surmontent leur handicap avec un sourire, ceux qui « prouvent que tout est possible ». Delférière, lui, ne sourit pas. Il ne prouve rien. Il montre.

Ses tableaux ne se vendent pas comme des images de vacances. Ils ne font pas rêver. Ils énervent. Et ça, c’est dangereux pour les gens qui préfèrent que le handicap reste un sujet de téléthon ou de reportage larmoyant.

Pourtant, il a ses fans. Pas parmi les touristes, mais parmi ceux qui connaissent la ville. Les parents d’enfants handicapés. Les personnes âgées qui trébuchent sur les pavés. Ceux qui savent que Marche-en-Famenne n’est pas une carte postale, mais un labyrinthe de détails oubliés.

Le paradoxe : son art est à la fois très personnel et universel. Parce que même ceux qui ne sont pas en fauteuil roulant savent ce que c’est que de se sentir hors du cadre.

Ce que son exposition révèle sur la Famenne

Thibault Delférière ne fait pas de l’art engagé. Il fait de l’art documentaire. Comme un photographe qui fixerait les failles d’un bâtiment avant qu’il ne s’effondre. Sauf que ses « photos » sont des peintures, et que le bâtiment en question, c’est la ville elle-même.

Ses œuvres ne sont pas une attaque. Elles sont un miroir. Et si vous regardez dedans, vous verrez des choses que vous préféreriez ignorer.

Ce week-end, à l’Alfa, on ne viendra pas pour l’art. On viendra pour voir si, enfin, quelqu’un ose dire les choses comme elles sont. Parce que Marche-en-Famenne, comme beaucoup de petites villes wallonnes, a un problème : elle croit que le handicap, c’est un détail. Delférière prouve que c’est le fil rouge de tout.

La dernière image avant de partir

Il y a un tableau que Delférière garde pour la fin. Sans titre, juste une porte de maison en bois, légèrement entrouverte. Sur le seuil, une ombre. Pas de visage, pas de mains visibles. Juste l’idée d’une entrée qui résiste, d’un passage qui semble impossible.

Ce n’est pas une métaphore. C’est une porte. Celle de sa maison. Celle qu’il doit forcer pour sortir. Celle que les autres ferment sans le savoir.

Si vous passez à Marche ce week-end, regardez bien. Pas pour admirer. Pour comprendre.

Et si vous ne comprenez pas, revenez l’année prochaine. Peut-être qu’il aura peint autre chose.

Peut-être.

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R Galaxie Rédaction

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