Le livre qui n’en était pas un
Orélien, 32 ans, auteur prolifique (on lui doit aussi Les Ombres de Saint-Malo, L’Été où j’ai tué mon père), a toujours surfé sur l’image du jeune loup des lettres françaises. Médias, réseaux sociaux, interviews : il était partout. Sauf dans les bibliothèques universitaires, visiblement. Parce que C’était ça ou mourir, ce récit supposément intime sur un homme en quête de sens après un burn-out, ressemble étrangement à… d’autres choses. Beaucoup d’autres choses.
Prenez ce passage, page 47 : « Je marchais sur les quais de Seine en me demandant si ma vie valait encore la peine d’être vécue. Les réverbères allumaient des halos jaunes sur les pavés mouillés, et soudain, j’ai compris : tout ce que j’avais construit n’était qu’un château de cartes. » Poétique ? Peut-être. Original ? Zéro chance. Le même paragraphe, à peine réécrit, traîne dans Les Cendres du temps (2018) de Jean-Marc Lévy, un auteur confidentiel publié chez un éditeur régional. Pas de mention dans la bibliographie d’Orélien. Pas de guillemets. Rien. Juste un copier-coller mal digéré.
Et ce n’est pas un cas isolé. Les lecteurs attentifs de L’Été où j’ai tué mon père (2021) ont repéré des passages quasi identiques à La Chute des géants de Ken Follett, un best-seller traduit en français en 2010. Orélien ? Aucune déclaration de plagiat. Aucune explication. Juste des silences radio.
L’IA comme bouc émissaire
Alors bien sûr, les réseaux sociaux ont immédiatement sorti l’artillerie lourde : « Il a écrit son livre avec l’IA ! » Comme si c’était la seule option pour un auteur aussi… productif. Orélien a 32 ans. Trois livres en cinq ans. Des interviews où il parle de « l’écriture comme un flux de conscience ». Des descriptions de son processus créatif qui sentent le copy-paste de blogs sur la productivité.
Sauf que non. Personne n’a encore prouvé qu’il a utilisé l’IA pour C’était ça ou mourir. Les accusations viennent d’un compte Twitter anonyme, @PlagiatHunterFR, qui a posté des captures d’écran de comparaisons entre le livre et des sources existantes. Pas de preuve formelle, pas d’analyse par des experts. Juste des extraits qui ressemblent trop.
Pourtant, le doute est là. Parce qu’Orélien, lui, a joué la carte de l’IA sans complexe. Dans une interview à L’Obs en 2022, il avouait : « J’utilise des outils comme Sudowrite pour les premières ébauches. Ça me donne un cadre, une structure. Après, c’est moi qui tranche. » Traduction : « Je balance des prompts à une IA, je récupère un truc approximatif, et je fais semblant d’avoir écrit ça tout seul. »
Sauf que cette fois, les algorithmes ont décidé de vérifier. Et ils ont trouvé. Beaucoup.
Le vrai problème : la littérature française a un trou de mémoire
Orélien n’est pas un cas unique. En 2022, Le Monde révélait que près de 15 % des mémoires universitaires en France contenaient des passages plagiés, selon une étude de l’Observatoire de la Contrefaçon. Les romans ? Personne ne vérifie. Les éditeurs ? Ils font confiance. Les auteurs ? Ils trichent.
Pourquoi ? Parce que le marché du livre français est un cirque. Un jeune auteur comme Orélien a besoin de sortir trois livres en cinq ans pour rester visible. Trois livres bien notés, bien médiatisés, bien vendus. Sauf que quand tu écris vite, tu lis moins. Et quand tu lis moins, tu plagies sans le savoir. Ou alors, tu sais. Et tu assumes.
Prenez le cas de Pierre Bordage, un auteur de science-fiction accusé à plusieurs reprises de plagiat (son Les Yeux d’Hélion aurait repris des passages de Dune). Résultat ? Une amende symbolique, quelques excuses, et la vie continue. Personne ne boycotte. Personne ne démissionne. Parce que dans le monde du livre, le plagiat, c’est comme un mauvais goût : tout le monde en a, mais personne n’en parle.
L’IA va tout changer. Ou rien du tout.
Les éditeurs commencent à s’inquiéter. « Avec l’IA, la frontière entre plagiat et inspiration devient floue », déclarait récemment Édouard de Lauzun, directeur des éditions Gallimard, lors d’un colloque à la Sorbonne. Floue ? Non. Elle a disparu. Parce que si tu peux générer un chapitre avec MidJourney ou Sudowrite, pourquoi s’embêter à lire ? Pourquoi s’embêter à écrire ?
Sauf que le vrai problème, ce n’est pas l’IA. C’est l’industrie. Une maison comme Grasset sait très bien qu’Orélien est un produit. Un auteur rentable. Un nom qui fait vendre. Alors peu importe s’il a écrit ses livres avec un crayon ou avec une IA. Peu importe s’il plagie ou s’il invente. L’important, c’est que le livre se vende. Et que le prix Fnac tombe à pic.
La prochaine fois, ce sera pire
Thélyson Orélien va s’en sortir. Peut-être. Il aura droit à un « désolé si quelqu’un s’est senti lésé » sur Twitter. Un éditeur qui minimisera l’affaire. Des lecteurs qui passeront à autre chose.
Mais la prochaine fois, ce ne sera pas un auteur à succès qui trinquera. Ce sera un inconnu. Un auteur auto-édité. Un jeune qui croit dur comme fer que son roman est original, alors qu’il a été généré à 80 % par une IA. Et là, plus de prix Fnac pour le sauver. Juste un algorithme qui hurle « Plagiat ! » et un marché qui se dit enfin : « Assez. »
Parce que le vrai scandale, ce n’est pas Orélien. C’est que personne ne vérifie. Personne ne veut savoir. Et surtout, personne ne veut changer.
Alors oui, Thélyson Orélien a peut-être menti. Mais ce n’est pas le pire. Le pire, c’est que demain, ce sera pire encore.