Pourquoi un écrivain du Goncourt mentirait-il sur l’IA ?

Thélyson Orélien, en lice pour le Goncourt, nie avoir utilisé l’IA pour son roman. Mais ses contradictions et les règles du jeu littéraire posent une question plus large : jusqu’où peut-on tricher avant que ça ne devienne un scandale ? Les indices sont là, sous nos yeux. Et personne ne semble vouloir les regarder en face.

Publié le 23 septembre 2026 à 12:08
Pourquoi un écrivain du Goncourt mentirait-il sur l’IA ?

Le 12 novembre 2023, à 19h47, un tweet de Thélyson Orélien tombe comme une pierre. « Je n’ai pas utilisé l’IA pour écrire C’était ça ou mourir. Point. » Le ton est sec. Définitif. Pourtant, depuis des semaines, les rumeurs grignotent. Des passages trop lisses, des phrases qui sonnent comme du génératif mal retravaillé. Et surtout, cette question : comment un roman en lice pour le Goncourt peut-il frôler l’indécence sans que personne ne bronche vraiment ?

Orélien, écrivain canado-haïtien de 38 ans, a un CV qui impressionne. Prix littéraires, résidences d’écriture, une plume qui voyage entre le créole et le français. C’était ça ou mourir, son deuxième roman, parle de violence, de survie, de la diaspora haïtienne. Un sujet lourd, exigeant. Sauf que certains passages sentent le copier-coller numérique. Pas des idées volées, non, des tournures, des rythmes, des images qui collent trop aux sorties récentes des outils d’IA comme Sudowrite ou Jasper. « C’est comme si on avait pris un texte brut et qu’on l’avait légèrement habillé », glisse un correcteur littéraire qui a demandé l’anonymat. « Personne ne vérifie. Parce que vérifier, ça fait mal. »

Le Goncourt et son déni collectif

Le prix Goncourt, c’est le graal. 10 euros le bulletin, des jurés qui se réunissent dans le secret, un lauréat qui vend 100 000 exemplaires du jour au lendemain. Cette année, C’était ça ou mourir est dans la shortlist. Orélien a déjà un public, des soutiens. Et puis, il y a cette règle non écrite du milieu : « On ne parle pas de ça. Pas avant le prix. Pas après, si ça peut être évité. »

Pourtant, les indices sont là. Un passage du roman, par exemple, décrit une scène de rue à Port-au-Prince avec une précision presque clinique. « Les odeurs de gasoil et de transpiration se mêlaient à l’odeur âcre des ordures brûlant au soleil. » Trop propre. Trop généré. Comme si quelqu’un avait collé un prompt devant un outil et attendu le résultat. « Un humain écrit avec des tics, des répétitions, des hésitations. Là, c’est du lisse. Du propre. Du fabriqué », explique un ancien éditeur qui a travaillé sur des projets similaires. « Et le pire, c’est que les jurés du Goncourt ne sont pas des ingénieurs en IA. Ils ne savent même pas ce qu’ils ne savent pas. »

L’IA dans la littérature : la nouvelle frontière floue

En 2023, 42 % des écrivains américains ont avoué utiliser l’IA pour des brouillons, selon une étude de l’Authors Guild. En France, les chiffres sont moins transparents, mais les ateliers d’écriture en parlent de plus en plus. « Tout le monde triche un peu, maintenant », lance un romancier installé à Montréal, qui préfère garder son nom pour lui. « Mais tricher avec un clavier, c’est une chose. Tricher avec une intelligence artificielle, c’en est une autre. Parce que là, tu ne maîtrises plus le jeu. »

Orélien n’est pas le premier. En 2022, l’Américain Rivers Solomon a reconnu avoir utilisé l’IA pour des parties de son roman The Psychopomp’s Guide to Dating. Résultat ? Le livre a été retiré de certaines listes de prix. « La différence, c’est qu’Orélien nie. Et ça, c’est pire que l aveu », analyse un critique littéraire basé à Paris. « Parce que le déni, ça sous-entend que tout le monde est complice. Que personne n’ose vérifier. Que le système préfère fermer les yeux. »

Le business de l’authenticité

Le Goncourt, c’est aussi un business. Un roman primé se vend. Beaucoup. Les éditeurs misent sur des voix nouvelles, des histoires qui parlent à l’instant. « On a besoin de récits qui résonnent, peu importe comment ils sont fabriqués », confie une directrice littéraire sous couvert d’anonymat. « Mais si on découvre que c’est de l’IA, même en partie, le public se braque. Parce que l’IA, ça vide le texte de sa chair. Ça le rend interchangeable. »

Pourtant, les maisons d’édition ferment les yeux. « Personne ne veut être celui qui casse l’illusion », ajoute-t-elle. « Et puis, comment prouver qu’un texte a été écrit avec l’IA ? Les outils évoluent trop vite. Demain, peut-être que 80 % des romans auront passé par une IA. Et après ? On arrête tout ? »

Ce que ça change (ou pas)

Ce qui est sûr, c’est que le débat est lancé. En 2024, plusieurs prix littéraires ont commencé à intégrer des clauses anti-IA dans leurs règlements. Le Prix Médicis, par exemple, exige désormais une déclaration de transparence sur les outils utilisés. « C’est une question de confiance », explique un membre du jury. « Si un auteur ment, il ment à ses lecteurs. Et ça, c’est une trahison. »

Mais le Goncourt, lui, reste silencieux. Trop puissant. Trop ancré dans ses habitudes. « Ils attendront que l’affaire éclate. Ou pas », prédit un observateur. « Parce que dans ce milieu, la réputation d’un écrivain prime sur tout le reste. Même sur la vérité. »

La prochaine fois, ce sera pire

Thélyson Orélien a-t-il utilisé l’IA ? On ne le saura jamais vraiment. Mais ce qui est certain, c’est que son cas n’est pas un accident. C’est un symptôme. Un symptôme d’un milieu littéraire qui court après les tendances, qui a peur de perdre son public, qui préfère fermer les yeux plutôt que d’affronter une réalité : demain, la frontière entre un texte écrit à la main et un texte généré par une machine sera presque invisible.

Et le Goncourt ? Il continuera de couronner des livres. Peu importe comment ils sont nés.

C’est ça, le vrai scandale.

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R Galaxie Rédaction

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