Le 12 octobre dernier, un compte anonyme sur X a posté un screenshot. En gros plan, une capture d’écran d’un rapport généré par Pangram, un outil de détection d’IA présenté comme révolutionnaire. Le texte analysé ? Un passage de C’était ça ou mourir, le premier roman de Thélyson Orélien, 32 ans, d’origine haïtienne, installé à Montréal. Le verdict, affiché en rouge : 98 % de probabilité que le texte ait été écrit (en partie) par une IA. Le compte anonyme ajoutait, laconique : « Un autre succès de rentrée qui sent le fake. » En 48 heures, le post avait 12 000 likes. Orélien n’a jamais répondu publiquement. Son éditeur, Les Allusifs, non plus. Juste un silence radio. Pourtant, le livre, sorti en août, s’est écoulé à plus de 100 000 exemplaires en trois mois. Un score rare pour un premier roman. Assez pour que la question fuse, même si personne ne peut la prouver : et si c’était trop beau pour être vrai ?
Pangram, l’outil qui fait peur sans convaincre
Pangram, c’est le nouveau jouet des chasseurs de plagiat et des paranoïaques de l’IA. Créé par une startup française, il promet de détecter les textes générés par des outils comme MidJourney ou ChatGPT avec une précision de 99 %. Sauf que personne ne sait vraiment comment ça marche. Pas de papier scientifique publié, pas de transparence sur les algorithmes utilisés. Juste un site lisse, des témoignages de clients satisfaits… et des résultats qui, parfois, se trompent. En juin 2023, un article du Monde avait été faussement accusé d’avoir été écrit par une IA par un concurrent de Pangram. Résultat : l’outil avait été moqué, puis oublié. Jusqu’à ce que le compte X ressuscite le débat.
Orélien, lui, n’a jamais nié ni confirmé. « Je ne vais pas perdre mon temps à répondre à des accusations sans preuve », a-t-il lâché à un journaliste de Radio-Canada, avant de raccrocher. Son éditeur, contacté à trois reprises, n’a pas donné suite. Les Allusifs mise sur le silence. Problème : quand un livre se vend comme un coup de feu, les doutes collent. Et cette fois, ils ne partiront pas avec la pluie.
L’industrie littéraire joue avec le feu
Ce n’est pas la première fois qu’un auteur est accusé d’avoir triché avec l’IA. En 2023, Pierre Assouline avait été traîné dans la boue pour avoir utilisé Sudowrite, un outil d’aide à l’écriture. Résultat ? Son éditeur, Gallimard, avait sorti un communiqué pour défendre son auteur. Ici, rien. Pas un mot. Comme si le risque était trop grand.
Pourquoi ce mutisme ? Parce que l’IA, dans l’édition, c’est le serpent de mer qui n’ose pas dire son nom. Tout le monde l’utilise, mais personne n’en parle. Les correcteurs automatiques ? Grammarly, ProWritingAid… Des outils qui aident à peaufiner, à trouver des synonymes, à éviter les répétitions. Rien d’illégal. Mais quand est-ce que ça bascule dans la triche ? Quand est-ce que l’auteur devient un simple prompt engineer, un ingénieur des invites, qui lance des demandes à une IA et recopie le résultat ?
Le chiffre qui résume tout : selon une étude de YouGov publiée en 2023, 42 % des écrivains français avouent avoir utilisé des outils d’IA pour écrire, ne serait-ce qu’en partie. 42 %. Un peu plus d’un tiers. Et pourtant, quand un livre explose, la question de l’authenticité revient toujours. Comme si le succès était proportionnel à la suspicion.
Le vrai problème n’est pas l’IA, c’est l’argent
C’était ça ou mourir, c’est l’histoire d’un jeune Haïtien qui fuit la dictature pour Montréal, avant de se retrouver coincé entre deux mondes. Un sujet qui marche, surtout quand il est porté par un auteur issu de la diaspora. Les Allusifs a misé gros sur ce livre. Trop gros. Alors quand la rumeur de l’IA a commencé à circuler, l’éditeur a choisi de faire l’autruche.
Pourquoi ? Parce que si le livre était écrit à 50 % par une IA, ça changerait tout. Les droits d’auteur, déjà misérables, deviendraient encore plus dérisoires. Les prix littéraires, déjà contestés, seraient encore plus hypocrites. Et les lecteurs, déjà méfiants, se détourneraient encore plus des livres.
Le vrai scandale, ce n’est pas qu’Orélien ait peut-être utilisé l’IA. C’est que personne ne veuille en parler. Parce que si on creuse, on tombe sur une industrie qui tremble : et si demain, tous les best-sellers étaient écrits par des machines ? Et si les auteurs n’étaient plus que des curators, des sélectionneurs de textes générés ?
La question qui tue
Alors, Orélien a-t-il triché ? Personne ne le saura jamais. Pas avec les outils actuels, pas avec les preuves disponibles. Mais une chose est sûre : si c’est vrai, ce n’est pas un problème d’IA. C’est un problème de valeur.
Un livre qui se vend à 100 000 exemplaires, c’est bien. Un livre qui se vend à 100 000 exemplaires parce qu’il a été pondu par une machine, c’est autre chose. Ça, c’est de la littérature jetable. Et ça, personne ne veut l’admettre.
Parce qu’au fond, peu importe si c’est une IA ou un humain qui a écrit ces pages. Ce qui compte, c’est ce que ça raconte. Et ça, personne ne l’a encore lu.