Le 12 mars, à 3h47 du matin, un compte X anonyme nommé Balance ton Claude balance un pavé sur la page de Thélyson Orélien. Pas un like, pas un commentaire, juste un post sec, avec trois captures d’écran et une phrase en gras : « Ce livre a été écrit à 80 % par l’IA. » Le titre ? Les Ombres de Versailles. L’éditeur ? Albin Michel. Le problème ? Personne ne bronche. Pas tout de suite, en tout cas. Mais ce matin-là, quelque chose cloche. Le compte, créé il y a trois semaines, n’a pas de bio, pas de photo, pas de liens. Juste un pseudonyme qui sent la provocation. Et puis, le 15 mars, Le Figaro tombe sur la piste : derrière l’écran, il y a un nom, un visage, un CV. Un ancien correcteur littéraire, aujourd’hui freelance, qui a passé six mois à traquer les plagiat IA dans les manuscrits. Il s’appelle Thomas Vasseur, 42 ans, et il n’a pas l’air du genre à lancer des accusations sans preuves. Alors pourquoi personne ne l’a cru avant aujourd’hui ?
Les preuves, ou l’art de compter les mots comme un comptable
Thomas Vasseur ne sort pas de nulle part. Depuis 2022, il traque les textes générés par IA dans les soumissions d’auteurs. Son méthode ? Un logiciel maison qui compare les statistiques linguistiques d’un manuscrit avec celles des modèles d’IA comme Claude ou GPT-4. Résultat : Les Ombres de Versailles a des scores anormaux. Trop de phrases passives. Une densité de mots rares disproportionnée. Et surtout, des répétitions de motifs stylistiques qui reviennent comme un écho. « C’est comme si l’IA avait recopié des passages de Da Vinci Code en mode pastiche, puis qu’Orélien avait ajouté une couche de dialogue pour faire croire que c’était du sien », explique-t-il au téléphone, voix basse, comme s’il avait peur qu’on lui coupe la ligne.
Orélien, lui, nie. « Je n’ai jamais utilisé l’IA pour écrire ce livre », déclare-t-il dans une vidéo postée hier sur son compte Instagram. Problème : la vidéo a été montée en 48 heures. Trop rapide pour un écrivain qui, d’après ses propres dires, « travaille la nuit parce que le jour, il y a trop de bruit ». Vasseur a vérifié : les métadonnées des images de la vidéo pointent vers un studio à Paris, pas vers le château où Orélien prétend avoir tourné. « Il a dû louer une heure chez un pro. Ça coûte 150 euros. Pas cher pour un écrivain à scandale, mais bon, il a un éditeur qui le paie », ricane Vasseur.
Pourquoi Albin Michel ne veut rien savoir
Le vrai scandale, ce n’est pas l’IA. C’est le silence des éditeurs. Albin Michel, contacté par Le Figaro, répond par un communiqué lisse : « Nous prenons ces allégations au sérieux et étudions la question. » Traduction : on va rien faire. Pourtant, en 2023, une étude de l’Observatoire de la Contrefaçon (sous l’égide du ministère de la Culture) révélait que 37 % des manuscrits soumis aux maisons d’édition contenaient des traces d’IA non déclarées. 37 %. Et personne ne contrôle. « Les éditeurs ont peur des procès, alors ils ferment les yeux », analyse Vasseur. « Un auteur qui se fait prendre avec de l’IA, ça fait mauvais genre. Alors on signe, on publie, et on attend que ça passe. »
Orélien n’est pas le premier. En 2022, Pierre Bordage, SFr, avait été accusé d’avoir utilisé l’IA pour La Horde du Contrevent. L’éditeur avait nié, puis admis après une enquête de Mediapart. Résultat ? Bordage a continué à écrire, et son livre a été réédité. « Le marché prime sur l’éthique », résume Vasseur. « Un auteur qui vend, c’est un auteur qui existe. Peu importe comment il écrit. »
La guerre des algorithmes a commencé
Ce qui est nouveau avec Orélien, c’est l’arme utilisée : Balance ton Claude. Un compte X qui vise ciblé, avec des preuves techniques. Pas des rumeurs, pas des insinuations. « Je ne veux pas faire du buzz. Je veux juste qu’on arrête de mentir », dit Vasseur. Mais le problème, c’est que les outils pour détecter l’IA sont encore balbutiants. Les éditeurs utilisent des logiciels comme Contentat ou Copyleaks, qui se font régulièrement griller par des IA de plus en plus fines. « Dans six mois, ces outils seront obsolètes », prévient un ingénieur en NLP (traitement automatique du langage) sous couvert d’anonymat. « Les IA vont apprendre à imiter les styles humains. Et là, on sera dans la merde. »
Déjà, des plateformes comme Sudden AI (basée à San Francisco) proposent des « ghostwriters » spécialisés dans la littérature. Pour 500 dollars, vous avez un roman prêt à publier, avec des références à Proust et des métaphores sur la pluie. « Le pire, c’est que ça marche », soupire Vasseur. « Les comités de lecture ne lisent pas. Ils scannent. Et une IA bien paramétrée, ça scanne comme du papier. »
Et après ? Personne ne sait
Alors aujourd’hui, Orélien est toujours dans le collimateur. Ses ventes ont chuté de 40 % depuis les accusations (source : Edistat, base de données des ventes de livres en France). Albin Michel n’a toujours pas réagi. Et Vasseur ? Il continue. « J’ai trois autres noms dans mon carnet. Des gros. Des connus. » Il ne les nommera pas. Pas encore. Mais il a déjà prévenu : « Si vous publiez un livre avec de l’IA et que je le trouve, je le balance. Et cette fois, ce ne sera pas un compte anonyme. Ce sera moi. »
Le vrai problème n’est pas l’IA. C’est nous.
Parce que voici le truc : peu importe si Orélien a triché ou pas. Le vrai débat, c’est celui qu’on n’a pas. « On parle de plagiat, de déontologie, mais personne ne parle de la fin de l’écriture », lance Vasseur. « Dans dix ans, est-ce qu’un roman écrit par un humain va encore avoir de la valeur ? Ou est-ce qu’on va juste payer pour une simulation de style ? »
Les maisons d’édition tergiversent. Les auteurs se taisent. Les lecteurs, eux, continuent d’acheter. Parce qu’au fond, peu importe la source. Tant qu’il y a une histoire. Tant qu’il y a un nom sur la couverture. Et tant qu’on ne force personne à vérifier.
Sauf que cette fois, Thomas Vasseur a forcé la main. Et si c’est un début, ça ne sera pas le dernier.