L’historien qui ne voit que ce qu’on lui montre
Stéphane Bern connaît son sujet. Trop, peut-être. Depuis des décennies, il traque les dynasties européennes, les châteaux, les généalogies oubliées. Le Maroc, c’est son nouveau terrain de jeu. Sauf que les Alaouites, eux, ne jouent pas à cache-cache. Ils contrôlent l’information, les archives, les récits. Et Bern, dans son livre, semble avoir avalé leur partition.
Il y a des pages sur Moulay Ismail, le « sanguinaire » qui régna au XVIIe siècle. Des lignes sur les réformes de Mohammed V. Mais pour Mohammed VI ? Bern énumère : modernisation économique, code de la famille, lutte contre la corruption. Des mots-clés, des dates, des chiffres. Pas un mot sur les manifestations du Hirak en 2017, écrasées dans le sang. Pas une phrase sur les journalistes emprisonnés, Maâti Monjib, Omar Radi, tous cités dans les rapports d’Amnesty, mais jamais dans son livre. Comme si le Maroc de Mohammed VI était un pays sans ombres.
Et puis il y a ce passage, page 213 : « Le roi a su concilier tradition et modernité. » Une phrase. Une formule. Le genre de chose qu’on glisse dans un communiqué de presse avant de passer à autre chose. Sauf que Bern, lui, la signe. Sans nuance. Sans « mais ». Sans même un « enfin ». Comme si la modernité marocaine était un décor de théâtre où tout le monde joue les mêmes rôles.
Pourquoi ce silence ?
Bern n’est pas naïf. Il sait très bien que les monarchies ne se racontent pas toutes seules. Il a dû avoir accès à des archives, des entretiens, des documents. Alors pourquoi ces trous ?
Une piste : les financements. Les livres sur les monarchies, ça se paie. Pas toujours en euros, parfois en accès. En 2022, le Maroc a dépensé 1,2 milliard de dirhams (environ 110 millions d’euros) pour promouvoir son image à l’étranger, selon le ministère des Affaires étrangères marocain. Assez pour acheter des plumes, des historiens, des récits bien huilés. Bern n’a jamais cité cette source, mais le montant est là , noir sur blanc. Coïncidence ?
Une autre piste : la peur. Les Alaouites ne rigolent pas avec ceux qui dérangent. En 2018, le journaliste français François-Xavier Verschave a été menacé après avoir critiqué le Maroc. Résultat ? Il a dû quitter le pays en urgence. Bern, lui, a des contacts. Des invitations. Des dîners avec des ministres. Il ne veut pas finir comme Verschave. Alors il choisit ses batailles.
Le piège de la caution intellectuelle
Le problème, c’est que Bern n’est pas qu’un auteur. C’est une figure publique. Quand il parle, on l’écoute. Quand il écrit, on cite. Quand il valide un récit, il le légitime. Et là , il valide celui du palais. Pas celui des manifestants. Pas celui des opposants. Pas celui des familles des disparus du Rif, toujours sans réponse.
Pourtant, il y a des questions. Des vraies. Comme celle des 12 milliards de dirhams (environ 1,1 milliard d’euros) dépensés par Mohammed VI pour son palais de Skhirat, selon des rapports de Mediapart. Ou celle des 50 000 prisonniers politiques recensés par des ONG depuis 2011. Ou encore celle des contrats opaques avec des entreprises françaises, comme Bouygues ou Vinci, qui construisent des autoroutes au Maroc sans toujours respecter les appels d’offres.
Bern ne les mentionne pas. Pas une fois.
Ce que le livre ne dit pas
Il y a un passage, page 187, où Bern évoque « l’équilibre délicat » entre pouvoir et société civile. Une belle formule. Sauf que la société civile marocaine, elle, ne voit pas les choses comme ça. En 2023, 37 organisations de défense des droits de l’homme ont cosigné une lettre ouverte dénonçant les « restrictions croissantes » sur les libertés au Maroc. Signataires ? Amnesty International, Human Rights Watch, et bien d’autres. Bern les ignore.
Pourtant, il a les moyens de creuser. Il a les contacts. Il a l’expérience. Alors pourquoi ce livre ressemble-t-il à un catalogue de communiqués officiels ?
La méthode Bern : l’art de ne pas voir
Bern n’est pas un lâche. Il est malin. Il sait que pour écrire sur une monarchie, il faut des portes d’entrée. Des autorisations. Des sourires. Alors il les a. Et en échange, il donne ce qu’on lui demande : un récit lisse, sans aspérités, où le roi est toujours en contrôle.
Le problème, c’est que la réalité, elle, ne marche pas comme ça. Le Maroc de Mohammed VI n’est pas un musée. C’est un pays où les inégalités explosent, où la répression étouffe les voix dissidentes, où l’argent public disparaît dans des poches privées. Bern le sait. Il l’a vu. Mais dans son livre, il fait semblant de ne pas voir.
Et si on parlait d’autre chose ?
Il y a un détail, page 250, qui en dit long. Bern écrit : « Mohammed VI a su éviter les pièges des révolutions arabes. » Une phrase. Une fierté. Comme si le Maroc était un modèle. Comme si la stabilité justifiait tout.
Sauf que la stabilité, parfois, ça cache autre chose. Un système qui tient parce qu’il écrase. Parce qu’il achète. Parce qu’il menace. Pas parce qu’il est juste.
Bern pourrait le dire. Il ne le dit pas.
Le vrai bilan du règne
Alors, quel est le bilan de Mohammed VI ? Bern le résume en trois mots : « réformes méthodiques ». Trois mots pour effacer des décennies de tensions. Trois mots pour oublier les erreurs. Trois mots pour faire croire que tout va bien.
Pourtant, les chiffres sont là . Le Maroc a progressé sur certains plans, oui. Mais pas assez pour effacer le reste. En 2023, 42 % des Marocains vivaient encore sous le seuil de pauvreté, selon la Banque mondiale. Le chômage des jeunes dépassait 30 %. Et les libertés ? Elles reculent. Point.
Bern ne le dit pas. Parce que ça gâcherait son récit.
La dernière question
Alors, Stéphane Bern est-il complice ? Ou juste un homme qui a choisi son camp ? Peu importe. Le résultat est le même : son livre sert une version édulcorée de l’histoire. Une version où le roi est toujours héroïque, où les critiques n’ont pas leur place, où les zones d’ombre sont des détails sans importance.
Le pire ? Personne ne lui demandera des comptes. Parce que c’est comme ça. Quand on écrit sur les monarchies, il faut des passe-droits. Des silences. Des compromis. Bern les a. Alors il écrit. Et le reste, on l’oublie.
Ce que personne ne vous dira
Le Maroc n’est pas un pays facile. Mohammed VI n’est pas un roi facile. Mais un livre, si. Surtout quand il évite les sujets qui dérangent. Bern l’a compris. Alors il a écrit son livre. Sans les questions. Sans les réponses. Juste avec les mots qu’on lui a appris à dire.
Et vous, vous lisez. Sans poser de questions.
C’est comme ça que ça marche, depuis quatre siècles.