Le festival qui arrive trop tard
Le lancement du Festival Alimenterre à Dakar, vendredi 18 septembre, a réuni les habituels : ministres, ONG, coopératives. Tout le monde a serré des mains, souri pour les photos, et répété les mêmes slogans. « Souveraineté alimentaire », « circuits courts », « résilience ». Des mots creux. Pendant ce temps, à Kolda, les femmes des villages de Fad’jal attendent toujours que le gouvernement tienne sa promesse de 2023 : construire un silo communal pour stocker leur mil. Trois ans plus tard, le terrain est toujours nu. Les silos privés, eux, sont pleins, mais réservés aux exportateurs. Le Sénégal exporte 120 000 tonnes de mil par an. Pour quoi faire ? Pour payer des dettes contractées auprès de la Chine, bien sûr. Pas pour nourrir les Sénégalais qui crèvent de faim.
Humundi et le CNCR savent tout ça. Alors pourquoi ce festival ? Parce que les donateurs internationaux aiment les événements « participatifs ». Parce que ça fait joli sur LinkedIn. Parce que personne ne veut admettre que la souveraineté alimentaire, au Sénégal, c’est d’abord un mensonge.
Le vrai problème n’est pas la production. C’est la spoliation.
L’arnaque des « circuits courts »
À Dakar, les restaurants bio et les épiceries « éthiques » fleurissent. On y vend du mil à 30 000 FCFA le kilo, trois fois le prix du marché de Sandaga. Les clients, eux, sont des expatriés, des classes moyennes urbaines, et quelques bobos de Yoff. Les paysans ? Ils n’y ont jamais mis les pieds. Ces « circuits courts » sont un leurre. Ils ne nourrissent personne, sauf ceux qui peuvent se payer du mil à prix d’or pour faire bonne conscience.
Prenez l’exemple de Mame Fatou Diop, 52 ans, présidente de la coopérative Waxaanu à Thiès. Elle cultive du niébé depuis 20 ans. En 2020, elle a signé un contrat avec une entreprise française, Terres de Lin, pour vendre sa production à un prix « juste ». Résultat ? Terres de Lin a revendu le niébé à l’UE à 50 % de marge. Mame Fatou, elle, touche à peine de quoi payer ses semences. « On nous vend du rêve, explique-t-elle. Mais nous, on a faim maintenant. »
Le festival Alimenterre va parler de « manger sainement ». Très bien. Mais qui va payer le mil sain des paysans de Thiès, quand les intermédiaires l’écoulent à l’étranger ?
Le piège des subventions européennes
L’Union européenne finance à hauteur de 12 millions d’euros par an des projets de « sécurité alimentaire » au Sénégal. Problème : ces subventions servent surtout à acheter des intrants, engrais, pesticides, produits en Europe. Les paysans sénégalais, eux, doivent rembourser ces crédits en vendant leur récolte… à vil prix. C’est le cercle vicieux.
Prenez le cas du projet PASER (Programme d’Appui à la Sécurité Alimentaire et à la Résilience), lancé en 2021 par l’UE et la FAO. Objectif : « renforcer la résilience des communautés rurales ». Traduction : distribuer des semences OGM tolérantes à la sécheresse, financées par Monsanto. Résultat ? Les paysans deviennent dépendants de ces semences brevetées. Et quand la sécheresse revient, comme cette année, ils doivent racheter des graines à crédit. La souveraineté alimentaire, dans ce cas, c’est l’esclavage déguisé.
Pourtant, personne ne bronche. Pourquoi ? Parce que ces projets rapportent gros aux lobbies européens. Parce que les ONG locales touchent leur part du gâteau. Parce que personne ne veut entendre parler de nationalisations des terres ou de contrats directs avec les paysans, sans intermédiaires.
Ce que le festival ne dira pas
Le thème de cette édition est « nourrir nos villages et nos villes ». Très beau. Sauf que les villes, elles, sont déjà nourries. Par des importations massives de riz, de blé, de poulet congelé. Le Sénégal importe 80 % de sa consommation de riz, un produit que le pays pourrait cultiver lui-même, si les terres n’étaient pas accaparé par des sociétés étrangères.
Exemple : la société Sodial (filiale de Bolloré) possède 50 000 hectares de terres agricoles au Sénégal. Elle y cultive du maïs et de l’arachide… pour l’export. Pendant ce temps, les paysans locaux manquent de terres pour planter du mil. Résultat ? Le Sénégal importe aussi du mil. Du mil sénégalais.
Le festival Alimenterre va parler d’« autonomie alimentaire ». Mais personne n’osera mentionner que cette autonomie passe par la fin des accaparements de terres, par l’interdiction des exportations de produits de base, ou par la taxation des intermédiaires. Parce que ça, ce serait politique. Et les ONG, elles, préfèrent les discours lisses.
La vraie question
Le Festival Alimenterre 2026 a lieu. Les discours seront beaux. Les photos, bien cadrées. Mais dans les villages de Fatick, à Kolda, à Tambacounda, les gens continueront de crever de faim. Parce que la souveraineté alimentaire, ce n’est pas un thème de festival. C’est une guerre. Une guerre contre les accapareurs de terres, contre les spéculateurs, contre les donateurs qui transforment l’aide en business.
Alors oui, mangez bio. Oui, soutenez les coopératives. Mais ne vous arrêtez pas aux slogans. La prochaine fois que vous verrez un sac de mil à 20 000 FCFA, demandez-vous : qui en profite vraiment ?
*(Et non, ce ne sont pas les paysans.)