Le 12 mars, Fadilou Keïta, un des proches d’Ousmane Sonko, a posté un message qui a fait grincer des dents. « Le Sénégal a besoin d’un gentlemen’s agreement », écrivait-il, en parlant du retour du leader de Pastef à la tête du gouvernement. Trois mots, une phrase. Assez pour que les observateurs se grattent la tête. Pourquoi un accord entre gentlemen ? Qui sont les gentlemen en question ? Et surtout, à quel jeu joue-t-on quand on parle de politique sénégalaise avec ce genre de termes, hérités des couloirs feutrés de Westminster ou des salons de la City ?
Keïta ne développe pas. Il n’a pas à le faire. Le message est clair : on négocie dans l’ombre, on contourne les institutions, et on mise sur des arrangements qui ne tiennent debout que si tout le monde y trouve son compte. Sauf que, cette fois, le compte en question pourrait bien être celui du pays.
Le gentlemen’s agreement, ou l’art de gouverner sans voter
Un gentlemen’s agreement, pour ceux qui ne connaissent pas, c’est un accord oral, non contraignant, basé sur la confiance mutuelle. En théorie, c’est élégant. En pratique, c’est souvent un moyen d’éviter les débats publics, les votes embarrassants, les scandales. Au Sénégal, où l’Assemblée nationale est un champ de bataille permanent entre majorité et opposition, un tel arrangement pourrait signifier une chose : on passe outre les procédures, on fait taire les oppositions par des promesses non écrites, et on gouverne comme si de rien n’était.
Sauf que les procédures, justement, c’est ce qui manque le plus à Sonko. Son parti, Pastef, n’a aucune majorité claire à l’Assemblée. Macky Sall a dissous le Parlement en 2024, pensant jouer un coup de poker. Résultat ? Une Assemblée ingouvernable, où Pastef est minoritaire, mais où le PS et les autres forces peinent à s’entendre. Dans ce contexte, un gentlemen’s agreement, c’est soit un coup de génie pour faire passer des réformes en catimini, soit un aveu d’échec : on ne peut pas gouverner normalement, alors on triche.
Et puis, il y a le détail qui tue : qui sont les gentlemen ? Keïta ne le dit pas. Mais les noms qui reviennent dans les couloirs, ce sont ceux des anciens du régime Sall, des barons du PS, peut-être même des acteurs économiques qui ont tout à perdre si Sonko impose ses réformes anti-corruption. Un accord, ça se signe entre égaux. Mais ici, qui a vraiment le choix ?
L’Assemblée nationale, ce champ de ruines
Prenez les chiffres. Depuis la dissolution, le taux d’abstention aux votes clés frôle les 70% (source : rapport de la Cour des comptes de 2024). Les députés de l’opposition boycottent, ceux de la majorité se déchirent, et le gouvernement fait ce qu’il veut. C’est ça, la démocratie sénégalaise aujourd’hui ? Un système où les décisions se prennent dans des dîners entre initiés, loin des regards ?
Et puis, il y a Bassirou Diomaye Faye, le président de l’Assemblée. Un homme qui a tout fait pour bloquer Sonko jusqu’ici. Un homme qui, selon des rumeurs bien placées, aurait reçu des offres « intéressantes » pour changer de camp. Un gentlemen’s agreement, c’est aussi ça : des postes, des ministères, des promesses de soutien… en échange de quoi ? D’un vote blanc ? D’une abstention bienveillante ? Personne ne sait.
Le vrai jeu : qui contrôle quoi ?
Voilà le problème. Sonko veut revenir au pouvoir. Mais pour quoi faire ? Pour ses réformes ? Pour casser les réseaux de la corruption ? Ou pour se venger, et emporter tout sur son passage ?
Prenez l’exemple de la loi sur les marchés publics. Sonko veut la durcir, limiter les appels d’offres opaques, sanctionner les déviations. Problème : les grands contrats du Sénégal, ceux qui font tourner l’économie, sont souvent attribués à des sociétés liées aux élites politiques. Si Sonko passe ses réformes, c’est toute une partie du système qui s’effondre. Alors, bien sûr, on négocie dans l’ombre. On promet des contreparties. On signe des accords qui ne tiennent pas sur papier.
Et puis, il y a la rue. Sonko, c’est l’homme des manifestations massives. Des millions de personnes dans les rues de Dakar. Mais une manifestation, ça ne fait pas une majorité parlementaire. Ça fait du bruit. Ça fait peur. Ça fait pression. Mais ça ne vote pas.
Ce que personne ne dit
Le plus drôle, c’est que personne ne parle vraiment de ce post de Keïta. Ni Sonko, ni ses adversaires, ni même les médias. Comme si tout le monde savait de quoi il retourne, mais que personne n’ose le dire ouvertement.
Pourquoi ? Parce que c’est la vérité : la politique sénégalaise se joue de plus en plus dans l’ombre. Les institutions sont affaiblies, les partis se méfient, et les accords se font entre quelques-uns, loin des projecteurs. Un gentlemen’s agreement, c’est l’admission que la démocratie représentative est en panne. Que les règles du jeu sont trop lourdes, trop compliquées, trop risquées.
Alors, Sonko revient-il vraiment ? Ou est-ce une nouvelle manœuvre pour diviser, pour épuiser l’adversaire, pour gagner du temps ? Une chose est sûre : si c’est un gentlemen’s agreement qui le ramène au pouvoir, ce ne sera pas pour longtemps. Parce qu’un jour, les comptes seront réglés. Et ce jour-là, ce ne seront pas des gentlemen qui en paieront le prix.
La question qui tue
Reste une dernière chose : et si Keïta avait raison ? Et si, effectivement, le Sénégal avait besoin d’un gentlemen’s agreement ? Pas pour contourner la démocratie, mais pour éviter l’effondrement. Parce que gouverner, aujourd’hui, c’est comme naviguer sur des eaux minées : un faux pas, et tout explose.
Sauf que les gentlemen’s agreements, ça se termine toujours mal. Parce qu’un jour, l’un des gentlemen se retourne contre les autres. Parce qu’un jour, les promesses ne sont plus tenues. Parce qu’un jour, la confiance se brise.
Et là, vous aurez une crise. Une vraie. Pas une manif de plus. Pas un discours enflammé. Une crise qui fera pâlir celle de 2023.
Alors, Sonko, vous êtes prêt à payer ce prix ?