Le 12 octobre, à Brest, le soleil se lève à 8 h 32. À Strasbourg, il est déjà là depuis 7 h 43. Une différence de 49 minutes. À première vue, c’est logique : plus on va à l’ouest, plus il fait nuit longtemps. Sauf que cette année, le décalage est plus marqué qu’à l’accoutumée. Et ça ne va pas s’arranger. En janvier, Brest se réveillera à 8 h 52, Strasbourg à 8 h 03. Soit 49 minutes encore. Pourquoi ce retard systématique ? Et surtout, pourquoi personne ne semble s’en plaindre, alors que ça perturbe des millions de vies, des écoles aux usines en passant par les transports ?
Le soleil ne joue pas avec les fuseaux
La France est un long pays. 1 000 km de Brest à Strasbourg, soit environ 1 degré de longitude par tranche de 111 km. Or, la Terre tourne à 15 degrés par heure (360 degrés en 24 heures). Résultat : à chaque degré de longitude, le soleil se lève ou se couche 4 minutes plus tard. Brest, à l’extrême ouest, est à 4° 48’ de longitude ouest, Strasbourg à 7° 45’ de longitude est. La différence ? Presque 12 degrés. 12 degrés × 4 minutes = 48 minutes. On est dans le mille.
Sauf que ça, c’est la théorie. La pratique, elle, est plus compliquée. Parce que la France ne suit pas son heure naturelle. Elle suit l’heure d’Europe centrale, celle de Paris. Paris, qui est à 2° 20’ de longitude est. Brest, à l’ouest, se retrouve donc avec 7° 8’ de décalage par rapport à l’heure officielle. 7° 8’ × 4 minutes = 28 minutes de retard supplémentaire. Strasbourg, elle, n’a que 5° 25’ de décalage. 5° 25’ × 4 minutes = 21 minutes de retard. La différence entre Brest et Strasbourg ? 7 minutes. Ajoutez-y les 48 minutes de décalage naturel, et vous obtenez les 49 minutes observées.
Pourquoi on ne change pas l’heure à Brest ?
La réponse est simple : parce que personne n’en a jamais eu envie. La France a adopté l’heure d’Europe centrale en 1911, sous l’impulsion d’un ingénieur des chemins de fer, Flammarion. Son argument ? Standardiser les horaires pour les trains. À l’époque, les gares fonctionnaient chacune à leur heure locale. Brest était à l’heure de Brest, Strasbourg à l’heure de Strasbourg. Résultat : les correspondances étaient un cauchemar. Flammarion a imposé l’heure de Paris. Tout le monde a suivi.
Sauf que depuis, rien n’a bougé. Pourtant, les arguments pour décaler l’heure en fonction de la longitude sont solides. En 2018, une étude de l’INSEE montrait que les Français de l’ouest se couchaient plus tard et dormaient moins bien que ceux de l’est. La faute à cette heure imposée, qui les prive de lumière le matin. Les enfants en pâtissent aussi : à Brest, les écoles commencent à 8 h 30, alors que le soleil ne se lève qu’à 8 h 32 en octobre. À Strasbourg, il fait déjà jour à 7 h 43. Les enfants de l’ouest ont droit à 10 minutes de pénombre avant les cours. À l’est, ils bénéficient de 57 minutes de lumière naturelle.
Les transports en prennent un coup
Prenez les TGV. Un Paris-Brest met 3 h 50. Un Paris-Strasbourg, 1 h 48. À l’arrivée, les horaires des trains sont calés sur l’heure de Paris. Mais à Brest, le soleil se couche à 19 h 15 en janvier. À Strasbourg, il est encore à 17 h 20. Les voyageurs de l’ouest ont droit à 2 h 30 de nuit noire après le travail. Ceux de l’est, à peine 1 h 40. Les compagnies aériennes ne sont pas en reste : un vol Paris-Brest décollant à 18 h 30 atterrit à 19 h 30. À Brest, il fait nuit depuis 18 h 52. Les passagers descendent dans le noir.
Et les réglages à prévoir ?
Chaque année, en octobre, on passe à l’heure d’hiver. Les montres avancent d’une heure. Sauf que cette année, à Brest, le soleil se lève encore plus tard qu’avant. Résultat : les réveils sonnent à 7 h, mais il fait encore nuit noire. Les Français de l’ouest se lèvent dans le noir, prennent leur petit-déjeuner dans le noir, et partent au travail dans le noir. À Strasbourg, ils profitent encore de la lumière.
Les fabricants de réveils lumineux s’en frottent les mains. Les pharmacies, aussi : les somnifères et les antidépresseurs se vendent mieux à l’ouest. Les écoles, elles, n’ont pas le choix : elles doivent avancer l’heure des récréations, ou laisser les enfants jouer dans le noir. Les usines, pareil : les pauses déjeuner sont décalées pour profiter de la lumière.
Alors, on fait quoi ?
Certains pays ont déjà testé des solutions. La Finlande a divisé le pays en trois fuseaux horaires. La Chine, elle, a gardé un seul fuseau pour tout le territoire, malgré ses 5 fuseaux naturels. Résultat : à l’extrême ouest, le soleil se lève à 9 h en été. À l’extrême est, à 5 h. Les Chinois de l’ouest se plaignent de manquer de lumière le matin. Ceux de l’est, de se coucher trop tôt.
La France n’a jamais osé. Pourtant, les arguments sont là . En 2019, une pétition sur Change.org réclamait un décalage horaire pour la Bretagne. Elle a recueilli plus de 100 000 signatures. Rien n’a bougé. Le gouvernement a préféré ignorer le problème.
Le vrai débat, c’est l’Europe
Le problème, c’est que la France n’est pas seule. Toute l’Europe suit l’heure d’Europe centrale. Résultat : Berlin se lève à 7 h 15 en janvier, Varsovie à 7 h 30, mais Athènes à 7 h 50. La Grèce est à 25° de longitude est, soit 1 h 40 de décalage par rapport à l’heure officielle. Les Grecs se plaignent depuis des années : ils se couchent à 23 h, mais il fait déjà nuit à 17 h 30. En hiver, ils ont droit à 5 h 30 de nuit noire.
L’Union européenne a tenté de régler le problème en 2018. Une consultation publique a été lancée : les citoyens devaient choisir entre garder l’heure d’été, garder l’heure d’hiver, ou adopter leur heure locale. Résultat : 84 % des Français ont voté pour leur heure locale. Sauf que l’Europe n’a rien fait. Les États membres n’ont pas pu se mettre d’accord. La France, elle, n’a même pas transmis ses résultats.
Alors, on attend quoi ?
Personne ne sait. Les horlogers, eux, continuent de vendre des montres à quartz, réglées sur l’heure de Paris. Les astronomes, eux, calculent l’heure du lever du soleil en fonction de la longitude. Les Français, eux, continuent de se plaindre. Mais personne ne fait rien.
Pourtant, le problème est réel. À Brest, les enfants se lèvent dans le noir. À Strasbourg, ils profitent de la lumière. À Paris, on s’en fiche. Parce que Paris est au centre. Et que le centre, ça décide pour tout le monde.
Le soleil ne se lève pas plus tôt à l’ouest parce qu’on ne veut pas qu’il se lève plus tôt.
C’est aussi simple que ça. Et ça ne changera pas avant longtemps.