À Sokoro, le soleil ne suffit pas à lui seul
On vous parle souvent des méga-projets solaires en Côte d’Ivoire comme d’une victoire. 45 % d’énergies renouvelables d’ici 2035, des centrales qui poussent comme des champignons dans le Sahel… Sauf que sur le terrain, à Sokoro, un village près de Ferkessédougou, l’histoire est moins lisse. La centrale Ferké Solar, développée par Nepal Electricity Authority (oui, une entreprise népalaise, parce que les opportunités, ça se saisit où on peut), a été vendue comme une révolution. Résultat : 300 000 foyers raccordés, des factures qui baissent, des enfants qui peuvent enfin faire leurs devoirs après le coucher du soleil. En théorie.
En pratique, le réseau tombe encore.
Pas tous les jours, pas partout, mais assez pour que les habitants de Sokoro aient appris à vivre avec. Une panne ? On allume une lampe à pétrole. Une coupure prolongée ? On se rabattit sur les groupes électrogènes, si on en a les moyens. Parce que la centrale solaire, même avec ses 117 MW (soit l’équivalent de la consommation de 117 000 foyers théoriques), a ses limites. La poussière. La chaleur. Les pannes de maintenance. Et surtout, l’absence totale de plan B quand le soleil se cache.
À Abidjan, on vous expliquera que c’est temporaire. Que les techniciens forment les locaux. Que les batteries vont arriver. À Sokoro, on vous regardera sans rire et vous diront : « On attend depuis trois ans. »
Le piège des chiffres qui mentent
La Côte d’Ivoire mise gros sur le solaire. Trop gros. Le pays a signifié son intention de dépasser le charbon d’ici 2030 (source : Stratégie Énergétique Nationale 2021-2030, ministère des Mines). Les investisseurs affluent, les contrats sont signés, les photos de panneaux flambant neufs inondent les réseaux sociaux. Sauf que personne ne vous parlera des 300 000 foyers toujours dans le noir en 2024, selon les données non publiées de la Commission de Régulation de l’Électricité (CRE).
Pourquoi ce décalage ? Parce que les chiffres officiels comptabilisent les raccordements, pas les livraisons. Une centrale solaire peut être « fonctionnelle » sur le papier, mais si les lignes électriques pourrissent avant d’arriver aux villages, si les transformateurs sont volés (oui, ça arrive), ou si les techniciens manquent de pièces détachées, l’électricité reste un mirage.
À Sokoro, les habitants ont payé leur raccordement. Parfois jusqu’à 50 % du salaire mensuel moyen d’un employé local. En échange de quoi ? Une facture qui a baissé, oui, mais aussi des coupures qui durent. Et une dépendance totale à une technologie qui, malgré les discours, n’est pas encore fiable.
Le business du solaire, version africaine
Derrière Ferké Solar, il y a Nepal Electricity Authority, une entreprise publique népalaise qui a décroché le contrat via un partenariat public-privé (PPP) avec l’État ivoirien. Sur le papier, c’est une belle histoire : un pays en développement qui se dote d’une énergie propre, avec l’aide d’un partenaire international. Sauf que les PPP en Afrique, ça se passe rarement comme prévu.
Les coûts explosent. Les délais aussi. Et les populations locales, souvent ignorées des négociations, se retrouvent avec une facture à payer, littéralement. À Sokoro, certains habitants racontent avoir dû emprunter pour financer leur raccordement, alors que les promesses de tarifs sociaux tardent à arriver. Pendant ce temps, les actionnaires de la centrale, eux, touchent leurs dividendes.
Le pire ? Personne ne contrôle vraiment.
La CRE, censée réguler le secteur, manque de moyens pour auditer les centrales. Les ONG locales, quand elles existent, sont sous-financées. Et les ministres ivoiriens, pressés par les échéances internationales, ferment les yeux sur les dysfonctionnements. Parce qu’un projet solaire, même boiteux, ça fait mieux dans les rapports que des groupes électrogènes qui polluent.
Ce que le gouvernement ne vous dira pas
La Côte d’Ivoire a un objectif : devenir un hub régional de l’énergie verte. Pour ça, il faut des chiffres qui claquent. Des centrales géantes. Des discours ambitieux. Sauf que sur le terrain, l’électricité solaire reste un luxe pour ceux qui peuvent se le permettre.
À Sokoro, les écoles ont bien leurs groupes électrogènes. Les hôpitaux aussi. Mais les maisons ? Les marchés ? Les ateliers ? Là, on triche. On branche ce qui peut l’être, on fait avec les coupures, et on attend que ça s’améliore. Parce que personne ne veut admettre que le solaire, tout seul, ne suffit pas.
Il faudrait des batteries de stockage massives. Des réseaux de secours. Une maintenance locale efficace. Et surtout, une volonté politique de ne pas sacrifier la qualité au nom des chiffres.
Pour l’instant, à Sokoro, on se débrouille. Comme on a toujours fait. Le soleil brille, les panneaux produisent… et les lampes à pétrole, elles, ne disparaîtront pas de sitôt.
La vraie question n’est pas « Est-ce que ça marche ? » mais « Qui en profite ? »
Les promoteurs du solaire en Côte d’Ivoire aiment répéter que c’est une victoire pour les populations. Sauf que les populations, à Sokoro, ont surtout l’impression d’avoir été les dindons de la farce.
D’un côté, des investisseurs qui gagnent de l’argent sur le dos d’un pays en développement. De l’autre, un gouvernement qui joue les premiers de la classe sur la scène internationale, mais laisse ses citoyens dans le noir. Le solaire, c’est bien. Mais pas comme ça.
La vraie transition énergétique, celle qui change les vies, ça ne se mesure pas en mégawatts. Ça se mesure en ampoules qui restent allumées. En enfants qui peuvent lire le soir. En hôpitaux qui fonctionnent sans coupure. À Sokoro, pour l’instant, on en est encore loin.
Et le pire ? Personne ne semble pressé de le reconnaître.