Le jour où la SNCF a lâché ses skis
C’était censé être le nouveau Graal des sports d’hiver : un passeport ski multistation, vendu par la SNCF, qui permettrait aux clients de sauter d’une station à l’autre sans se soucier des forfaits. Un truc simple, moderne, qui aurait pu cartonner. Sauf que non. La SNCF vient d’annuler le projet, officiellement pour « manque de partenaires ». Traduction : personne ne voulait jouer le jeu. Pas les stations, pas les opérateurs, pas les collectivités locales. Juste un énième échec dans une filière qui peine à se réinventer.
Pourtant, l’idée n’était pas bête. Les skieurs en ont marre des forfaits à 80 balles la journée, des navettes qui grillent, des stations qui se ressemblent comme des montagnes en plastique. Un passeport, ça aurait pu fluidifier le bordel. Sauf que les stations, elles, ne voulaient pas lâcher leur monopole. Elles préfèrent vous faire payer cher pour un forfait « tout compris » qui ne comprend rien, pas de navettes, pas de réductions, juste un prix gonflé et l’espoir d’un bon snowpark.
Les quartiers « cool » de 2026, ou l’art de vendre du rêve
Pendant ce temps, les stations misent tout sur l’image. En 2026, ce ne seront plus les pistes qui feront la différence, mais les quartiers. Les « villages piétons », les « espaces bien-être », les « zones lifestyle », des noms pompeux pour des espaces souvent vides, des bars à cocktails à 15 euros et des boutiques de marques qui n’ont rien à voir avec la montagne. À Val Thorens, on parle déjà du « quartier des créateurs », un truc façon village suisse avec des ateliers d’artisans… qui n’existent pas encore. À Courchevel, on a rebaptisé le centre-ville « Le Plateau » pour donner l’impression que c’est un lieu branché, alors que c’est juste une rue avec trois restaurants et un parking.
Le problème ? Ces quartiers « cool » coûtent une fortune à monter, et ils attirent surtout des clients qui ne skient pas. Résultat : les stations dépensent des millions pour plaire à une poignée de bobos en week-end, pendant que les vrais skieurs, eux, galèrent pour trouver des forfaits abordables. Une étude de la Chambre des Métiers de l’Isère en 2023 montrait d’ailleurs que 68 % des stations françaises perdent de l’argent sur les activités hors-ski, ces fameux quartiers « lifestyle » qui sont censés sauver la mise.
Le transporteur loisirs qui n’existe pas encore
Et puis il y a le transporteur loisirs, ce truc censé révolutionner les déplacements en montagne. L’idée ? Un abonnement qui donne accès à tous les remontées mécaniques, aux navettes, parfois même aux locations de matériel. Sur le papier, c’est génial. Dans la réalité, c’est le bordel. Peu de stations y ont souscrit, et celles qui l’ont fait l’ont fait à moitié, en excluant les stations voisines pour ne pas cannibaliser leur propre clientèle. À Tignes, par exemple, l’abonnement couvre… seulement trois des six stations du domaine. Autrement dit, si vous voulez skier tout le domaine, il faut payer deux forfaits. Logique ? Non. Mais c’est comme ça.
Le pire, c’est que les transporteurs publics, eux, ne veulent pas jouer le jeu. À Chamonix, la navette gratuite entre les villages et le téléphérique ? Elle existe, mais seulement pour les résidents. Les touristes, eux, doivent payer. À Grenoble, les bus de montagne sont si peu fréquents qu’ils servent surtout à justifier les subventions. Bref, même quand on essaie d’innover, on se prend les pieds dans le tapis.
Pourquoi personne ne veut vraiment changer
Alors pourquoi tout ça foire ? Parce que personne n’a intérêt à ce que ça marche. Les stations gagnent plus avec des forfaits chers et des clients captifs qu’avec un système transparent et concurrentiel. Les collectivités locales préfèrent investir dans des trucs visibles, un nouveau télésiège, un quartier « cool », plutôt que dans des infrastructures utiles, des navettes fiables, des hébergements abordables. Et les skieurs, eux, restent coincés entre deux feux : soit ils paient cher pour un service de merde, soit ils font les 200 km en voiture pour trouver une station pas chère.
Le pire, c’est que les solutions existent. En Autriche, par exemple, le Klimaticket donne accès à tous les transports publics du pays pour 109 euros par an. Résultat ? Les stations sont moins saturées, les navettes sont gratuites, et les skieurs peuvent circuler sans se ruiner. Chez nous, on en est encore à se battre pour un passeport ski qui n’existera jamais.
2026, année des illusions perdues ?
En 2026, les stations misent sur les quartiers « cool » et les expériences « lifestyle ». Les transporteurs promettent des abonnements miracles. La SNCF abandonne ses projets faute de partenaires. Pendant ce temps, les skieurs continuent de payer plus cher pour moins bien. La vraie question n’est pas « comment moderniser la montagne ? », mais « qui a vraiment envie que ça marche ? »
Parce qu’au final, le problème n’est pas technique. C’est politique. Et ça, personne n’en parle.