Un bilan qui pèse comme une malédiction
Touré était de ces politiques qui savent compter leurs ennemis avant même d’entrer en scène. Ancien Premier ministre sous Lansana Conté, il a survécu à trois coups d’État, à des années de prison, et surtout, à une Guinée qui n’a jamais vraiment voulu de lui. L’UFR, son parti, reste une force fantôme : 12 députés sur 114 à l’Assemblée nationale, un score qui ne reflète pas son poids réel, mais bien son isolement. Pourtant, c’est lui qui, en 2010, avait osé défier Sékouba Konaté lors de la présidentielle. Résultat ? Une défaite, mais une leçon : en Guinée, on ne gagne pas, on survit.
Ce vendredi-là, quand l’annonce a circulé, personne n’a vraiment été surpris. Même ses adversaires les plus acharnés ont baissé les yeux un instant. Pas par respect. Par peur. Peur de ce que sa disparition pourrait libérer : des comptes à régler, des alliances à renégocier, une génération de jeunes loups qui attendent leur tour depuis trop longtemps.
Baidy Aribot, son dauphin supposé, pleure son « grand frère » à la télévision nationale. Les larmes coulent, mais les calculs, eux, continuent. Aribot, 62 ans, homme de l’ombre et de la patience, incarne cette Guinée qui a appris à vivre sans illusions. Il sait une chose : Touré lui a légué un parti en lambeaux et une réputation de dur. Assez pour effrayer les uns, pas assez pour rassurer les autres.
Le vrai problème, ce n’est pas sa mort. C’est ce qu’elle révèle.
L’UFR, un parti qui n’a plus de jeu
L’Union des forces républicaines était, il y a encore dix ans, une machine à faire peur. Pas par ses idées, personne ne les écoutait vraiment, mais par son réseau. Touré avait cette capacité rare en Afrique de l’Ouest : il parlait aux militaires comme aux hommes d’affaires, aux anciens coloniaux comme aux jeunes diplômés en exil. Son atout ? Il ne croyait en rien, sauf en une chose : la survie.
Aujourd’hui, l’UFR tient debout grâce à trois piliers fragiles :
- Un électorat vieillissant, celui des anciens du régime Conté, qui vote par habitude plus que par conviction. Ces gens-là disparaissent. Et avec eux, une partie de l’histoire.
- Des alliances opportunistes avec des figures locales qui n’ont rien à voir avec le projet politique de Touré. Juste l’envie de grappiller des miettes de pouvoir.
- Une jeunesse absente. Les moins de 35 ans ne se reconnaissent pas dans ce parti. Pourquoi ? Parce que l’UFR, c’est l’incarnation d’une Guinée qui refuse de tourner la page. Et les jeunes, eux, veulent l’ouvrir, cette page.
Le chiffre qui tue : depuis 2015, l’UFR a perdu 60 % de ses militants. Pas par répression. Par désintérêt. Personne ne veut plus jouer aux gendarmes et aux voleurs avec des vieux qui parlent encore de Lansana Conté comme d’un sauveur.
Conakry, capitale des ombres longues
Touré est mort à Paris. Choix symbolique ? Peut-être. La France, c’était son dernier refuge, son dernier filet. Quand les choses devenaient trop chaudes à Conakry, il filait à l’ambassade, puis à Paris, où il avait ses habitudes : les mêmes restaurants, les mêmes médecins, les mêmes silences complaisants. La Guinée, lui, ne l’a jamais vraiment accepté.
Pourquoi ? Parce qu’un homme comme Touré, ça dérange. Il incarnait cette élite guinéenne qui a toujours cru que le pays lui appartenait. Pas par naissance, non. Par ruse. Il était de la génération des « arrivistes éclairés », ceux qui ont compris très tôt que la politique en Guinée, ce n’était pas une carrière. C’était une guerre.
Son crime ? Avoir survécu trop longtemps. En 2020, quand le colonel Mamady Doumbouya a pris le pouvoir, Touré a choisi de ne pas bouger. Pas de soutien public, pas de résistance. Juste un silence prudent. Les militaires ont respecté ça. Parce qu’ils savaient une chose : Touré, lui, aurait pu les faire tomber. Il a préféré attendre son tour.
Cette stratégie, aujourd’hui, personne ne la maîtrise plus. La junte au pouvoir ne sait pas quoi faire d’un parti comme l’UFR. Le garder en vie ? Ça signifie lui donner une légitimité qu’elle n’a pas. Le laisser mourir ? Ça signifie perdre un contre-pouvoir, même symbolique.
Résultat : l’UFR est en mode survie. Et la Guinée avec.
Qui prendra la relève ? Personne.
Baidy Aribot a 62 ans. Il n’a ni le charisme de Touré, ni sa brutalité, ni son réseau. Ce qu’il a, c’est une réputation de technocrate. Un homme qui préfère les dossiers aux discours, les négociations de couloir aux meetings enflammés. Problème : la Guinée n’a plus besoin de technocrates. Elle a besoin de bourreaux ou de sauveur.
Derrière lui, deux options se dessinent :
- L’effondrement. L’UFR devient un parti fantôme, réduit à quelques notabilités locales et à un électorat sénile. Dans cinq ans, plus personne ne saura qui c’était, Sidya Touré.
- La mutation. L’UFR se reconvertit en machine à broyer les autres partis, en alliance avec la junte. Mais pour ça, il faudrait un leader prêt à trahir tout ce que Touré a défendu.
Aucune des deux options ne plaît à personne.
Ce qui est sûr, c’est que la Guinée entre dans une ère sans repères. Sans Touré, plus de contre-pouvoir crédible. Sans contre-pouvoir, la junte peut faire ce qu’elle veut. Et ce qu’elle veut, c’est rester.
Le vrai danger ? Ce n’est pas le vide politique. C’est l’illusion qu’il pourrait être comblé.
La Guinée et ses morts qui parlent
Touré n’est pas le premier à mourir en exil. Mais il est le premier à laisser derrière lui un pays qui n’a plus les moyens de le pleurer.
En 2013, Alpha Condé est arrivé au pouvoir en promettant de « nettoyer » la politique guinéenne. Il a surtout réussi à la vider. Aujourd’hui, les partis traditionnels sont des coquilles vides. Les nouveaux venus, comme le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG-Arc-en-ciel), manquent de structure. La Guinée est un pays où les idées ne comptent pas. Où ce qui compte, c’est qui tu connais, et qui te connaît.
Touré était le dernier maillon d’une chaîne qui se rompt.
Ce qui est ironique, c’est que sa disparition pourrait, paradoxalement, donner un peu d’oxygène à la démocratie guinéenne. Sans lui, plus de menace directe. Sans menace, peut-être un peu plus de liberté. Mais attention : ce ne sera pas un printemps. Juste une trêve.
Parce qu’en Guinée, les morts ne servent pas à grand-chose. Sauf à rappeler que les vivants, eux, sont encore là. Et qu’ils ont toujours faim.