En 2023, aux États-Unis, 12 000 cas de shigellose ont été signalés au CDC. Parmi eux, une souche en particulier fait des ravages : la Shigella sonnei. Elle ne se contente plus de provoquer des diarrhées, parfois sanglantes, chez les enfants ou les voyageurs. Elle se transmet désormais par voie sexuelle, et pire : elle résiste aux antibiotiques. À New York, les médecins du St. Luke’s-Roosevelt Hospital ont constaté une hausse de 30 % des infections chez les hommes homosexuels depuis 2020. Et les traitements ne marchent plus comme avant.
Pourquoi les antibiotiques ne font plus effet
La Shigella sonnei est devenue une bactérie têtue. Aux États-Unis, 90 % des souches isolées en 2022 étaient résistantes à la ciprofloxacine, un antibiotique de première ligne. En Europe, l’ECDC (Centre européen de prévention et de contrôle des maladies) a alerté en 2021 sur une résistance croissante aux fluoroquinolones, une classe d’antibiotiques largement utilisées. Problème : on manque d’alternatives.
Les médecins se rabattent sur l’azithromycine, un macrolide. Sauf que cette molécule, déjà surutilisée contre la gonorrhée, voit son efficacité s’éroder. Aux États-Unis, des études montrent que seulement 60 % des patients infectés par la souche résistante guérissent avec ce traitement. À Paris, le Dr. Sophie Le Strat, infectiologue à l’hôpital Bichat, confirme : « On voit arriver des cas de shigellose compliquée, avec des septicémies, parce qu’on n’a plus d’armes. »
Une épidémie qui se sexualise
La transmission par voie sexuelle n’est pas nouvelle pour Shigella. Mais depuis 2017, les MSM (hommes ayant des rapports avec d’autres hommes) représentent 70 % des cas aux États-Unis, selon les données du CDC. Pourquoi ce basculement ?
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Le sexe anal favorise la contamination. La bactérie se niche dans le rectum, un réservoir idéal pour les rapports sans préservatif. Les lubrifiants à base d’huile, souvent utilisés, détruisent la barrière protectrice des préservatifs en latex. Résultat : une transmission plus efficace.
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La promiscuité des applications de rencontre. Grindr, Tinder ou Scruff : ces plateformes accélèrent les chaînes de transmission. Un utilisateur infecté peut contaminer des dizaines de partenaires en quelques semaines. Personne ne signale les symptômes par honte ou méconnaissance.
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L’absence de dépistage systématique. Contrairement au VIH ou à la gonorrhée, la shigellose n’est pas une IST (infection sexuellement transmissible) obligatoire dans les tests. Les laboratoires ne la recherchent pas systématiquement. « On la traite comme une gastro banale, alors que c’est une bombe à retardement », lance un biologiste de l’AP-HP sous couvert d’anonymat.
Ce que les autorités ne veulent pas voir
En France, le dernier bilan officiel sur la shigellose remonte à 2019. Les données récentes ? Introuvables. À l’INVS (devenu Santé publique France), on minimise : « Les cas restent sporadiques. » Pourtant, en 2022, l’agence européenne ECDC a classé la résistance de Shigella comme une « menace majeure » pour la santé publique. Pourquoi ce déni ?
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La honte associée aux IST. Une épidémie chez les hommes gays, c’est politiquement incorrect. Les campagnes de prévention ciblent le préservatif, mais sans mentionner Shigella. « On parle du VIH, de la syphilis, mais personne ne veut associer la diarrhée à une IST », regrette un militant associatif.
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Le manque de financements. Développer de nouveaux antibiotiques ? Coûteux et peu rentable. Les laboratoires pharmaceutiques se désengagent. « On est dans une impasse : soit on utilise des molécules vieilles de 30 ans, soit on improvise avec des cocktails d’antibiotiques », explique le Dr. Le Strat.
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La sous-estimation du risque. La shigellose tue rarement. Mais les complications, abcès, arthrite réactionnelle, ou même méningite, sont sous-diagnostiquées. Aux États-Unis, 10 % des patients hospitalisés pour une shigellose résistante développent des séquelles.
Que faire quand les antibiotiques ne marchent plus ?
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Le préservatif, encore et toujours. Mais pas n’importe lequel : privilégiez les préservatifs en polyuréthane (plus résistants aux lubrifiants à base d’huile). Et changez-le après chaque rapport anal.
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L’hygiène, votre meilleure arme. Shigella se transmet aussi par contact fécal (doigts, jouets sexuels, linges). Désinfectez tout. Lavez-vous les mains au savon (l’alcool ne tue pas la bactérie).
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Signalez les symptômes. Diarrhée + fièvre + douleurs abdominales ? Allez voir un médecin. Demandez un test PCR pour Shigella. Si vous êtes séropositif, votre système immunitaire affaibli vous rend plus vulnérable aux formes graves.
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Pression sur les autorités. En 2023, une pétition lancée par des associations de santé gay aux États-Unis a forcé le CDC à inclure Shigella dans ses rapports sur les IST. En France, personne ne bouge. « On attend que les gens meurent pour réagir », lâche un urgentiste.
L’après-antibiotiques a déjà commencé
La résistance de Shigella n’est qu’un aperçu de ce qui nous attend. Les bactéries apprennent. La gonorrhée, déjà résistante à la pénicilline dans les années 1980, défie aujourd’hui le ceftriaxone, dernier antibiotique efficace. Le CRISPR, cette technologie de modification génétique, pourrait un jour permettre de « désactiver » des gènes bactériens. Mais à quel prix ? Et pour qui ?
En attendant, la shigellose résistante circule. Silencieusement.
Vous avez déjà eu une diarrhée qui ne passait pas ? Peut-être était-ce elle.
Et si demain, plus aucun traitement ne fonctionnait ?