Les caisses empilées dans le noir ne parlent pas. Elles ne crient pas. Elles ne font même pas de bruit quand on les déplace, ces boîtes en métal ou en carton qui renferment des siècles d’Alsace. À Sélestat, le Centre de conservation et d’étude d’Alsace (CCEA) en compte 470 000. Un chiffre qui sonne comme une bibliothèque oubliée, un musée sans visiteurs. Pourtant, ces objets ne sont pas là par hasard. Ils attendent. Ou plutôt, ils attendaient. Jusqu’à ce que quelqu’un décide de les sortir de l’ombre, ou pas. Le problème, c’est que personne ne sait vraiment pourquoi ils y sont restés si longtemps. Ou alors, si on le sait, on ne le dit pas assez fort pour que ça change quelque chose.
Un entrepôt qui ressemble à un grenier à souvenirs
Le CCEA, c’est d’abord un bâtiment bas, sans enseigne tape-à-l’œil. Rien qui clame « Ici, on garde l’histoire ». À l’intérieur, les allées sont étroites, les néons tremblotent. Les caisses sont classées par périodes, par sites, par types d’objets. Une poterie romaine à côté d’une pièce de monnaie mérovingienne, un clou du Moyen Âge près d’un bout de verre du XIXe siècle. Personne ne vient ici par plaisir. Les chercheurs, parfois. Les étudiants en archéologie, quand ils ont un mémoire à rendre. Les touristes ? Jamais.
Pourtant, ce qui est conservé là-bas, c’est du lourd. Des objets qui racontent des vies, des guerres, des métiers disparus. Des outils agricoles rouillés, des boutons de veste usés, des fragments de céramique qui ont survécu à des incendies. Le CCEA, c’est le placard à balais de l’Alsace historique. Sauf que dans ce placard, chaque objet a une histoire. Et personne ne la lit.
Pourquoi personne ne connaît ce centre ?
La réponse est simple : parce que ce n’est pas un musée. C’est un lieu de conservation. Un entrepôt. Un endroit où on range ce qui dérange ou ce qui n’a pas encore trouvé sa place. Le CCEA, c’est le tri post-mortem de l’archéologie alsacienne.
Officiellement, son rôle est clair : protéger, étudier, et parfois exposer. Mais en pratique, c’est autre chose. Les collections sont si vastes que personne ne peut tout voir. Même les chercheurs s’y perdent. « On a des dossiers sur des milliers d’objets, mais si vous voulez les toucher, il faut parfois attendre des mois », explique un employé sous couvert d’anonymat. Pourquoi ? Parce que trier 470 000 objets, ça ne se fait pas en un claquement de doigts.
Et puis, il y a le problème de l’espace. Les locaux sont saturés. Des caisses sont empilées les unes sur les autres depuis des décennies. Certaines datent des fouilles des années 1970, jamais ouvertes depuis. « On a des réserves qui n’ont même pas été inventoriées numériquement », avoue un responsable. À quoi bon ? Personne ne vient les demander.
Ce que ces objets pourraient raconter, s’ils le voulaient
Prenez l’exemple de la fouille de la rue des Tanneurs à Strasbourg, dans les années 1980. Des milliers d’objets en sont sortis : des pièces de monnaie, des outils, des restes de repas. Tout ça est au CCEA. Mais combien de Strassbourgeois savent que leur ville a été un carrefour commercial au Moyen Âge grâce à ces vestiges ? Combien de manuels scolaires en parlent ?
L’archéologie, ce n’est pas que des squelettes et des épées. C’est aussi des bouts de vaisselle qui montrent comment les gens mangeaient, des boutons qui révèlent la mode d’une époque, des clous qui trahissent les techniques de construction. Tout ça est là, à Sélestat. Mais personne ne le sait.
Et puis, il y a les objets qui ne devraient pas y être. Des pièces volées, des faux, des trucs qui n’ont jamais été correctement identifiés. « On a des caisses entières de matériel dont on ne sait pas quoi faire », confie un archiviste. Parce que personne n’a le temps, ni les moyens, de tout expertiser.
Le vrai problème : et si ces objets ne servaient à rien ?
Le CCEA, c’est aussi un miroir. Un miroir de ce que la société alsacienne veut bien voir de son passé.
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D’un côté, il y a les gros sites touristiques : la cathédrale de Strasbourg, les remparts de Colmar. Des lieux où tout le monde va, où tout le monde sait qu’il y a de l’histoire. Là, on investit. On restore. On fait des musées.
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De l’autre, il y a le reste. Les petits villages, les fouilles anonymes, les objets sans gloire. Là, on range. On oublie. On attend que ça pourrisse dans les caisses.
Le CCEA, c’est la preuve que l’Alsace a deux vitesses. Une pour ce qui fait joli sur les cartes postales, une autre pour ce qui traîne dans l’ombre. Et les 470 000 objets en sont les otages.
Alors, à quoi bon ?
La question qui tue. À quoi servent vraiment ces 470 000 objets si personne ne les voit ?
La réponse, c’est qu’ils servent à ceux qui les étudient. Aux chercheurs qui veulent comprendre comment vivaient les gens il y a 500 ans. Aux étudiants qui écrivent des mémoires. Mais pas au grand public.
Le CCEA, c’est un peu comme une bibliothèque où seuls les professeurs ont accès aux livres rares. Le reste du monde ignore même qu’elle existe.
Pourtant, il y a des exceptions. Des expositions ponctuelles, des prêts à des musées. Mais c’est rare. Trop rare.
Le vrai scandale, ce n’est pas que ces objets soient cachés. C’est qu’on ne se demande même pas pourquoi ils le sont.
La dernière question : et si on les sortait ?
Imaginez un musée à Sélestat où vous pourriez toucher une pièce du VIIIe siècle, voir comment les gens vivaient au Moyen Âge, comprendre pourquoi leur vaisselle était faite comme ça. Ce serait un truc de malade.
Mais ça coûterait cher. Il faudrait des locaux plus grands, du personnel en plus, une vraie stratégie de médiation. Et l’Alsace, elle a d’autres priorités.
Alors les caisses restent empilées. Les objets restent silencieux. Et le CCEA continue de faire son travail dans l’ombre, sans que personne ne bronche.
Parce qu’au fond, qui s’en soucie vraiment ?