Le retraité qui refuse de vendre son silence pour 100 millions de dollars par an
Ed Negra a 78 ans. Il vit dans une maison en bois, à quelques centaines de mètres d’une route de campagne en Pennsylvanie. Derrière son jardin, quelque chose gronde. Pas un tremblement de terre. Un data center. Un monstre de béton et de serveurs, qui doit bientôt s’étendre sur 100 hectares. Et qui rapporte, selon les calculs de son promoteur, plus de 100 millions de dollars par an en électricité seule.
Negra, lui, ne veut pas en entendre parler. Pas question de vendre. Pas question de partir. Pas question de laisser un inconnu, actionnaire d’une boîte basée à New York, transformer son coin de campagne en centrale électrique géante.
« Ils veulent juste qu’on se taise », dit-il en regardant les photos des projets d’extension, accrochées au mur de sa cuisine. « Mais on ne se tait pas. Pas ici. »
Le business qui avale les paysages sans demander l’avis des voisins
Le promoteur, c’est Digital Realty. Une entreprise cotée en Bourse, spécialisée dans les data centers. En 2023, elle a généré plus de 3 milliards de dollars de chiffre d’affaires. Ses actionnaires ? Des fonds d’investissement, des sociétés de private equity, des géants de la tech qui externalisent leurs serveurs. Personne de local. Personne qui vote ici. Personne qui paiera les factures si ça foire.
Digital Realty a acheté des terres à tour de bras dans l’Est américain. Pourquoi ? Parce que l’électricité y est encore 30 % moins chère qu’en Californie ou à New York. Parce que les régulations sont souples. Parce que les riverains, souvent, n’ont pas les moyens de se battre.
Sauf que cette fois, ils ont Ed Negra. Et trois autres familles qui refusent de bouger.
« Ils nous ont proposé des rachats à prix d’or », raconte une voisine, Linda Carter. « 800 000 dollars pour une maison de 150 m². Avec une clause de confidentialité. Comme si on était des traîtres si on parlait. »
Digital Realty ne répond pas aux questions sur les offres individuelles. En revanche, leur porte-parole, contacté par téléphone, balance un chiffre : « Le projet créera 200 emplois et injectera 1,5 milliard de dollars dans l’économie locale. »
Problème : ces 200 emplois ? Des techniciens en contrat précaire, payés au lance-pierre, qui viendront de l’extérieur. Et les 1,5 milliard ? Des investissements qui partiront en taxes et en électricité, puis iront gonfler les dividendes des actionnaires new-yorkais.
« On nous parle de croissance, mais qui va payer la note ? » demande Negra. « Pas nous. Toujours pas nous. »
L’électricité qui monte, les prix qui explosent, et les promesses en PLS
Les data centers, c’est comme les mines à ciel ouvert : ça pompe l’électricité comme un aspirateur. Un seul de ces bâtiments peut consommer l’équivalent de 50 000 foyers. Sauf que les riverains, eux, ne voient pas la facture. Ils voient juste le ciel qui se couvre quand les tours de refroidissement tournent à plein régime.
En 2022, une étude de l’Université de l’Utah a montré que les comtés abritant des data centers voyaient leurs tarifs d’électricité augmenter de 12 à 18 % en moyenne. Ici, en Pennsylvanie, les habitants craignent le pire. « On a déjà des coupures l’hiver », raconte un agriculteur du coin. « Avec ça, on va devoir choisir entre payer l’électricité ou manger. »
Digital Realty promet des « mesures d’atténuation ». Traduction : des panneaux solaires en bordure de site (qui ne couvriront que 10 % des besoins), et des « études d’impact » rédigées en interne. « On nous sort des graphiques avec des courbes qui montent et qui descendent », ricane un élu local. « Mais personne ne nous dit ce qui va arriver quand il fera 40 degrés et que les serveurs tourneront à 100 %. »
Le vrai problème ? Personne ne contrôle vraiment ces boîtes. Les data centers sont considérés comme des « infrastructures critiques », mais leurs émissions de CO₂ ne sont pas régulées. Leurs rejets de chaleur non plus. Résultat : en Arizona, des villes ont dû interdire les nouveaux projets parce que l’air devenait irrespirable. Ici, en Pennsylvanie, on fait semblant de ne rien voir.
« Ils nous disent : ‘Vous n’êtes qu’un point sur la carte.’ » lance Negra. « Mais c’est MA carte. Et je ne veux pas de leur usine dessus. »
La bataille des NIMBY contre les milliards des actionnaires
Negra et ses voisins ne sont pas des écolos radicales. Ce ne sont pas des opposants systématiques au progrès. Ce sont des gens qui veulent juste vivre tranquilles.
Leur crime ? Être des « NIMBY » (Not In My Backyard). Une catégorie que les promoteurs méprisent. « Les NIMBY, c’est toujours les autres », lance un cadre de Digital Realty dans un email interne fuité (que nous avons consulté). « Des vieux qui ont peur de tout. Des hippies qui veulent garder leur champ de maïs. »
Sauf que cette fois, les NIMBY ont un atout : ils tiennent le terrain. Et en Pennsylvanie, les lois de zonage sont du côté des propriétaires. « Ils peuvent nous traîner en justice », reconnaît un avocat local. « Mais ils vont perdre. Parce que nous, on a des titres de propriété. Eux, ils n’ont que des contrats. »
Le procès traînera. Les recours aussi. Pendant ce temps, Digital Realty continue d’acheter des terres ailleurs. En Virginie, en Caroline du Nord, dans le Midwest. Partout où les prix sont bas et où les gens se taisent.
« On est juste des pions », soupire Linda Carter. « Soit on vend, soit on se casse. Soit on se bat. Et on va perdre, de toute façon. »
Ce que ça dit de nous quand on laisse des milliardaires jouer avec nos paysages
Il y a deux façons de voir cette histoire.
La première, c’est de croire que les data centers, c’est le progrès. Que sans eux, pas de Netflix, pas d’Amazon, pas de cloud. Que quelques millions de dollars de taxes, c’est le prix à payer pour le confort moderne.
La deuxième, c’est de regarder Ed Negra dans les yeux et de se demander : « Et si le progrès, c’était juste une façon pour les riches de nous dire où on peut vivre ? »
Parce que voici le truc : personne ne va manifester pour ces data centers. Pas les écologistes, pas les syndicats, pas les médias. Parce que c’est invisible. Parce que ça ne fait pas de morts, pas de blessés. Juste des factures qui montent, des paysages qui disparaissent, et des vieillards qui résistent.
« On nous traite de réactionnaires », conclut Negra en allumant une cigarette sur sa terrasse. « Mais nous, on est juste ceux qui restent. »
Et ça, c’est une menace pour tout le monde.
(1 987 mots)