Le 12 septembre dernier, à La Sauge, un village du Jura bernois, les vaches de la ferme de Jean-Pierre Dubuis broutaient des herbes jaunies, clairsemées. Normalement, à cette époque, les pâturages regorgent encore de brame. Pas cette année. Dubuis a dû acheter du foin à prix d’or, 20 % plus cher qu’en 2022. « On est dans l’urgence, mais personne ne veut entendre parler de restrictions. Pourtant, les nappes phréatiques sont à sec, les rivières aussi. Les animaux boivent moins, mangent moins, et les coûts explosent. » Il montre une vache, visiblement affaiblie. « Elle a perdu 15 kilos depuis juillet. À ce rythme, elle ne tiendra pas l’hiver. » Pas besoin d’être vétérinaire pour voir que quelque chose cloche. Les chiffres le confirment : selon l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG), les surfaces de fourrage utilisables ont chuté de 30 % en Suisse romande cette année. En Suisse alémanique, c’est pire : 40 % de perte dans certains cantons. Les éleveurs paient le prix fort, et les consommateurs aussi, indirectement. Parce que le foin importé de France ou d’Allemagne coûte une fortune, et que les prix du lait ne suivent pas. « On nous demande de produire moins cher, mais les coûts, eux, ne baissent pas », grogne Dubuis. La sécheresse n’est pas une surprise. Depuis 2018, la Suisse subit des étés de plus en plus secs. Les rapports du Météosuisse et de l’EPFL le répètent : les précipitations hivernales ne suffisent plus à recharger les nappes. Pourtant, les mesures d’urgence traînent. Pourquoi ? Parce que l’agriculture suisse est un système bien huilé… jusqu’à ce qu’il ne le soit plus. Les subventions continuent de couler. L’année dernière, la Confédération a débloqué 1,2 milliard de francs pour aider les agriculteurs. Des aides directes, des primes à la conversion écologique, des soutiens aux investissements. Assez pour faire illusion. « On nous donne des miettes, mais on ne nous dit pas : ‘Arrêtez de surpâturer, arrêtez de dépendre des importations’ », lance un éleveur du Valais, qui préfère rester anonyme. Le vrai problème ? Les marchés. La Suisse importe déjà 60 % de son fourrage en temps normal. Cette année, avec la sécheresse en Europe, les prix ont bondi. Les éleveurs se retrouvent coincés entre deux feux : soit ils achètent cher et perdent de l’argent, soit ils vendent leur bétail à perte. « Les abattoirs ferment les yeux. Ils savent que les animaux arrivent en mauvais état, mais ils les prennent quand même. Après, ils diront que c’est de la viande de mauvaise qualité. » Ce qui se passe quand les marchés ferment les yeux. Les éleveurs paient aussi le prix de la bureaucratie. Pour obtenir des aides, il faut prouver ses pertes. « On doit remplir des tonnes de paperasse, avec des photos des pâturages, des relevés de poids des animaux, des factures… À ce stade, on est déjà à la ramasse. » Pendant ce temps, les consommateurs continuent de manger leur fromage à 20 francs le kilo sans se poser de questions. Pourquoi les régulateurs n’ont pas réagi à temps ? Parce que la sécheresse, c’est un problème qui s’installe. Les politiques préfèrent les solutions à court terme : des aides ponctuelles, des appels à économiser l’eau. « On nous parle d’économies, mais pas de restructuration. On ne veut pas entendre que certains alpages ne sont plus viables. » Le chiffre que personne ne veut commenter. En 2022, la Suisse a perdu 12 000 têtes de bétail à cause de la sécheresse. Cette année, les estimations parlent de 20 000 à 30 000 animaux en moins. Les éleveurs ne crient pas au scandale. Ils serrent les dents et comptent les pertes. « On ne va pas faire un procès à la météo. Mais si rien ne change, dans cinq ans, il n’y aura plus assez d’éleveurs pour nourrir la Suisse. » Ce qui se joue derrière. Derrière cette crise, il y a une question plus large : celle de la résilience du système agricole suisse. Un système qui mise sur l’export, les subventions et l’illusion que la nature se pliera toujours aux mêmes règles. « On nous parle de transition écologique, mais personne ne veut toucher aux subventions qui maintiennent des pratiques non durables. » La vraie question n’est pas ‘Comment survivre à la sécheresse ?’, mais ‘Comment préparer l’après ?’ Parce que les étés secs, ce n’est pas une exception. C’est la nouvelle norme. Et si la Suisse ne se réveille pas, ce sont les éleveurs qui paieront la note. Et après eux, ce sera au tour des consommateurs.
Les éleveurs vendent leurs terres, pas leurs animaux
À La Bâtiaz, dans le canton de Fribourg, Marc Weber a mis ses terres en vente. « Je ne peux plus payer les factures d’eau. Les forages sont à sec, et les pompes coûtent une fortune. » Il n’est pas le seul. Selon l’Union suisse des paysans (USP), 15 % des éleveurs suisses ont réduit leur cheptel de plus de 30 % depuis 2020. Certains arrêtent purement et simplement. « On nous dit de diversifier, de faire du tourisme, de vendre des paniers. Mais avec des animaux qui crèvent de soif, comment on fait du tourisme ? » Le problème ? Les banques. Les éleveurs ont des prêts à rembourser, des assurances à payer. « Si je vends mes vaches, je peux rembourser une partie, mais je perds mon revenu. Si je garde mes vaches, je perds de l’argent aussi. » Ce qui coince, c’est l’accès au crédit. Les banques exigent des garanties. Avec des pâturages asséchés et des revenus en baisse, ces garanties n’existent plus. « On nous demande de produire plus avec moins, mais personne ne nous aide à nous adapter. » La solution ? La restructuration. Certains éleveurs misent sur des races plus résistantes à la sécheresse, comme les races locales. D’autres réduisent leurs troupeaux pour préserver ce qui reste. « Moins de bêtes, mais mieux nourries. C’est la seule façon de tenir. » Pourtant, le gouvernement mise toujours sur l’extension. En 2023, la Confédération a lancé un programme pour « renforcer la compétitivité » de l’agriculture suisse. Traduction : produire plus, exporter plus. « On nous parle de compétitivité, mais pas de résilience. » Le vrai défi ? Changer de modèle avant qu’il ne soit trop tard.
L’eau, ce bien commun qui n’en est plus un
À Gstaad, les résidents se plaignent des restrictions d’eau pour les piscines. À Zurich, les fontaines sont asséchées. Pendant ce temps, les éleveurs du Valais voient leurs rivières se tarir. « On nous dit d’économiser l’eau, mais qui contrôle vraiment les prélèvements ? » La Suisse a un problème : l’eau n’est pas gérée comme un bien commun, mais comme une ressource à monétiser.
Les cantons ont le droit de réglementer l’usage de l’eau, mais en pratique, les contrôles sont laxistes. « Un agriculteur peut pomper autant qu’il veut, tant qu’il a les moyens de forer. » Résultat : les nappes phréatiques sont surexploitées, surtout dans les régions touristiques où l’eau est aussi une monnaie d’échange. « À Zermatt, les hôtels ont plus de droits à l’eau que les éleveurs. » Ce qui se passe quand l’eau devient une marchandise.
Le problème, c’est que personne ne veut toucher à ce système. Les cantons ne veulent pas froisser les intérêts locaux. La Confédération ne veut pas s’immiscer. « On nous parle de coopération, mais en réalité, c’est chacun pour soi. » Le chiffre qui résume tout. En Suisse, 80 % des prélèvements d’eau douce servent à l’agriculture. Pourtant, seulement 10 % des agriculteurs ont un droit d’eau formalisé. Le reste pompe à volonté. « On est dans l’anarchie. » La vraie question ? Qui paiera pour la sécheresse ? Les éleveurs, déjà à genoux ? Les consommateurs, avec des prix qui explosent ? Ou la Confédération, qui devra finalement racheter des terres agricoles pour éviter un effondrement ?
Le gouvernement regarde ailleurs
Le 5 septembre, le Conseil fédéral a annoncé un « plan d’action pour la sécheresse ». Des mesures ? « Encourager l’économie d’eau, sensibiliser la population, soutenir les agriculteurs. » Traduction : on fait semblant d’agir.
Pourtant, les solutions existent. En France, dans le Var, les agriculteurs ont obtenu des restrictions strictes sur les prélèvements d’eau. En Espagne, certaines régions ont interdit l’irrigation pour sauver les nappes phréatiques. En Suisse ? « On nous parle de dialogue, mais pas de sanctions. » Le vrai problème ? Les lobbies. Les associations agricoles pèsent lourd dans les décisions. « On ne veut pas toucher aux subventions, on ne veut pas limiter les prélèvements. Parce que ça ferait perdre de l’argent à tout le monde. » Sauf aux éleveurs.
Ce qui se joue derrière les portes closes.
En coulisses, les discussions tournent autour d’un seul mot : « flexibilité ». « On va ajuster les aides, on va adapter les règles. » Mais ajuster quoi ? Les prix du foin ? Les droits à l’eau ? Les quotas de production ? « Personne ne veut trancher. Parce que trancher, ça veut dire choisir des perdants. » Le résultat ? On attend que la crise passe.
Et après ?
Les éleveurs suisses savent une chose : cette sécheresse n’est pas un accident. C’est un avertissement. « Si on ne change rien, dans 10 ans, il n’y aura plus assez d’eau pour nourrir les animaux. Et après, ce sera trop tard. » La vraie question n’est pas ‘Comment survivre à la sécheresse ?’, mais ‘Comment préparer l’après ?’
Parce que les étés secs, ce n’est pas une exception. C’est la nouvelle norme. Et si la Suisse ne se réveille pas, ce sont les éleveurs qui paieront la note. Et après eux, ce sera au tour des consommateurs.
Pas besoin d’être devin pour voir ce qui vient. Le vrai choix, c’est maintenant.