Les parents fuient, les enfants respirent
On pourrait croire que c’est la mode. Le retour du « naturel », des « valeurs », du « slow life » pour les mômes. Sauf que les parents qui s’y mettent ne sont pas des hippies en sandales. Ce sont des cadres de 40 ans, des infirmières, des profs. Des gens qui triment, qui stressent, et qui en ont marre de voir leurs enfants s’effondrer après trois heures de Fortnite. « Mon fils, il était en 6e, il a fait une crise parce qu’on lui a interdit son téléphone pendant les devoirs. Une vraie crise. » Le témoignage d’une mère de famille, à Paris, est révélateur. Elle a inscrit sa fille aux Éclaireuses et Éclaireurs de France (EEF) après ça. « Là-bas, on leur apprend à tenir 48 heures sans écran. Sans râler. »
Pourtant, le scoutisme n’a rien d’un paradis. Les nuits en bivouac, c’est glacé, mouillé, et parfois flippant. Les randonnées, c’est long. Les chefs, c’est pas toujours des héros. Mais justement. « C’est ça, la vie. » Dit un père, les bras croisés. « Ici, on ne leur promet pas du fun. On leur dit : ‘Tiens, voici un marteau, un clou, et un bout de bois. À toi de voir ce que tu en fais.’ »
Les chiffres de la FFS le confirment : les 10-12 ans représentent 30 % des nouvelles recrues. L’âge où les ados commencent à en avoir ras-le-bol des écrans, des parents qui les surprotègent, et des écoles qui les traitent comme des vaseux. « Ils veulent du concret. Pas des likes. » Un éducateur scout, près de Lyon, résume : « Le scoutisme, c’est la seule pédagogie qui leur donne l’impression de pouvoir quelque chose. Pas juste consommer. »
Mais attention. Ce n’est pas une révolution. C’est un retour en arrière. Un retour en arrière assumé.
Le scoutisme n’a pas changé, mais les enfants, si
En 1907, Baden-Powell lançait le mouvement scout avec une idée simple : « Apprendre aux jeunes à être utiles. » Aujourd’hui, les méthodes sont (presque) les mêmes. Feu de camp, nœuds de corde, survie basique. Sauf que les gamins d’aujourd’hui ne savent plus allumer un feu sans YouTube. « On leur apprend à faire un nœud de huit. Ils nous regardent comme si on venait de leur parler en martien. » Un chef scout, près de Strasbourg, soupire. « La première année, c’est la galère. La deuxième, ils commencent à tenir debout. La troisième, ils te surprennent. »
Le problème ? Le scoutisme suppose que les enfants ont encore un peu de temps libre. Or, entre les activités extrascolaires, les devoirs et les écrans, les plages horaires se réduisent comme peau de chagrin. « Les parents nous disent : ‘On veut bien, mais comment on fait pour les y amener ?’ » Une responsable des EEF avoue : « On a des listes d’attente. Mais on refuse du monde quand les parents ne peuvent pas s’engager. Parce que le scoutisme, ça marche seulement si c’est régulier. »
Et puis, il y a le coût. Une année en troupe coûte entre 200 et 500 euros, selon les régions. Pas donné. « C’est cher, mais c’est moins cher qu’un psychologue. » lance un père, amer. « Mon fils, il avait 10 ans, il faisait des crises parce qu’il supportait plus l’école. Deux ans de scoutisme, et hop : il a repris confiance. »
Mais est-ce que ça marche vraiment ?
Ce que le scoutisme ne dit pas
Les chiffres sont là : 120 000 jeunes en France aujourd’hui, contre 108 000 il y a dix ans. Une hausse régulière, mais qui cache des réalités moins reluisantes.
D’abord, le scoutisme reste un club de bobos. Les quartiers populaires ? Peu représentés. « Les parents des cités, ils ont pas le temps. Ou alors, ils nous envoient leurs gamins parce qu’ils sont chahuteurs et que l’école en a marre. » Un éducateur en Seine-Saint-Denis le reconnaît sans détour. « On fait de la socialisation, pas de la mixité sociale. »
Ensuite, les résultats à long terme sont flous. Personne n’a étudié l’impact du scoutisme sur l’orientation scolaire ou professionnelle des anciens. « On nous demande souvent : ‘Est-ce que ça sert à quelque chose ?’ » Un ancien scout, aujourd’hui ingénieur, répond : « Ça m’a appris à me débrouiller. Le reste, je l’ai appris à l’université. » Mais est-ce que ça suffit ?
Enfin, le scoutisme a du mal avec les filles. Malgré les efforts, elles ne représentent que 35 % des effectifs. « Les mecs, ils kiffent l’aventure. Les filles, elles veulent parler, réfléchir. » Une cheffe de troupe des Guides et Scouts d’Europe l’admet : « On est encore dans une logique de ‘campagne militaire’. »
Alors, pourquoi ça marche quand même ?
La vraie raison : ils en ont marre des écrans
Ce n’est pas la nature. Ce n’est pas la spiritualité (même si certains groupes en parlent). C’est la lassitude.
Les parents qui s’y mettent ne cherchent pas à élever des petits explorers. Ils veulent éviter la catastrophe. « Mon fils, il avait 8 ans, il jouait 12 heures par jour. Il ne parlait plus. Il ne mangeait plus. » Une mère, à Toulouse, a craqué. « J’ai dit : ‘Assez.’ J’ai trouvé les Scouts Unitaires de France (SUF). Là-bas, on leur interdit les portables. Point. »
Résultat ? « En trois mois, il a repris des couleurs. Il lit. Il joue au foot. Il parle à nouveau. »
Le scoutisme, c’est le dernier rempart contre l’effondrement.
Mais attention : ce n’est pas une solution miracle. C’est un palliatif. Un moyen de tenir jusqu’à ce que les enfants aient l’âge de se prendre en main. « À 15 ans, ils nous quittent. Parce qu’ils veulent leur téléphone. Parce qu’ils veulent sortir. Parce qu’ils en ont marre des règles. » Un chef scout, près de Rennes, résume : « On les retarde. On les retarde un peu. »
Et après ?
Le scoutisme ne résoudra pas la crise de l’attention. Il ne remplacera pas les psychologues. Il ne sauvera pas les enfants des écrans.
Mais pour l’instant, ça marche.
Parce que dans un monde où tout est instantané, où tout est calculé, où tout est likable… le scoutisme leur apprend une chose simple : comment faire sans.
Et ça, c’est déjà beaucoup.
Sauf que personne ne sait combien de temps ça durera.
Parce que les écrans, eux, ne s’en iront pas. Et que les parents, eux, sont épuisés.
Alors le scoutisme tiendra-t-il le coup ? Peut-être. Mais une chose est sûre : ce n’est pas une solution. Juste un répit.