Un coup de massue dans le bois mort
Le 15 mars dernier, Shawinigan a envoyé un mail à ses employés. Pas un avertissement, pas une mise en garde. Juste une phrase sèche : « La scierie d’Arbec ferme pour une durée indéterminée. » Six mois, au minimum. Peut-être plus. Personne ne sait. Même pas les syndicats. Même pas le maire de La Tuque, qui a sorti un communiqué en mode « on va se battre », comme si ça changeait quoi que ce soit.
Pourtant, tout le monde sait que c’est un autre clou dans le cercueil. Pas celui de la scierie. Celui de l’industrie forestière en Mauricie. Et si vous croyez que c’est juste une usine qui ferme, vous vous trompez. C’est un symbole qui s’effondre.
Le chiffre qui fait mal
En 2022, la scierie d’Arbec a transformé 1,2 million de mètres cubes de bois. Un volume qui représente à lui seul 12 % de la production totale de la région. Shawinigan, c’est du lourd. C’est du bois dur, des contrats solides, des livraisons qui tiennent. Et aujourd’hui ? Plus de bois qui sort. Plus de camions qui roulent. Plus d’arbres abattus, du moins pour l’instant.
Mais le vrai problème, c’est ce que ça signifie pour les autres. Parce que quand une scierie ferme, ce ne sont pas que ses employés qui perdent leur job. Ce sont les fournisseurs, les transporteurs, les sous-traitants. Ceux qui dépendent de Shawinigan pour payer leurs factures. Ceux qui, comme le maire de La Tuque, Pierre Pacarar, commencent à parler de « crise systémique » sans vraiment savoir comment l’éviter.
Pourquoi personne ne bronche ?
Vous vous demandez peut-être pourquoi personne ne fait grand-chose. Pourquoi les gouvernements ne sortent pas les chèques. Pourquoi les médias ne crient pas au scandale.
Parce que tout le monde sait que c’est trop tard.
La filière forestière en Mauricie est malade depuis des années. Les prix du bois ont chuté. La Chine achète moins. Les scieries ferment une à une. Et les gouvernements ? Ils jouent les pompiers pyromanes. Ils jettent de l’essence sur le feu en misant sur des projets pharaoniques qui ne décolleront jamais.
Prenez le cas de Resolute Forest Products, qui a fermé sa scierie de Saint-Félicien en 2021. Résultat ? 300 emplois partis. Et aujourd’hui ? Toujours rien. Juste des promesses et des études de faisabilité qui traînent dans les tiroirs.
Alors oui, Shawinigan essaie de « négocier » avec ses créanciers. Oui, ils parlent de « relance ». Mais quand une entreprise comme celle-là met ses employés en pause indéfinie, c’est qu’elle a déjà fait son deuil.
Ce que personne ne dit
Il y a une chose que les communiqués officiels ne mentionnent jamais : la scierie d’Arbec n’est pas une victime, c’est un maillon faible.
Depuis des années, l’industrie forestière mauricienne mise sur le volume. « Plus on coupe, plus on vend, plus on gagne. » Sauf que les marchés ont changé. La Chine a ralenti. Les quotas de carbone serrent. Et les consommateurs occidentaux veulent du bois « durable », « certifié », « éthique ». Bref, du bois qui ne ressemble pas à celui qu’on sort des forêts mauriciennes à coups de bulldozers.
Shawinigan a continué à produire comme si de rien n’était. Résultat ? Des stocks qui s’accumulent, des prix qui s’effondrent, et une dette qui devient ingérable.
Et maintenant, c’est la crise.
L’effet domino qui vient
La fermeture d’Arbec, ce n’est pas qu’un problème local. C’est un signal. Un avertissement.
Parce que si Shawinigan, une des plus grosses scieries de la région, peut fermer du jour au lendemain, qu’est-ce que ça veut dire pour les plus petites ? Pour les PME qui galèrent déjà ? Pour les municipalités qui comptent sur les taxes forestières pour payer leurs écoles ?
La Tuque mise 40 % de ses revenus sur la forêt. Si l’industrie s’effondre, c’est toute l’économie qui part en vrille.
Et le pire ? Personne n’a de plan B.
On parle de « transition écologique », de « bioéconomie », de « valeur ajoutée ». Mais quand vous êtes une ville comme La Tuque, avec 35 000 habitants et un PIB qui dépend à 80 % du bois, la « transition », c’est un mot qui fait sourire. Parce que dans les faits, ça signifie : « On va devoir se débrouiller. »
La vraie question n’est pas « comment relancer ? » mais « qui va payer ? »
Les gouvernements vont-ils injecter des millions ? Probablement pas. Parce que ça coûterait cher, et que les prochaines élections sont dans trois ans.
Les banques vont-elles sauver Shawinigan ? Non. Elles ont déjà perdu assez d’argent.
Les employés vont-ils être indemnisés ? Peut-être. Mais pas assez pour rebâtir une vie.
Alors oui, on peut espérer. On peut croire que « ça va repartir ». Mais ceux qui connaissent le dossier savent une chose : la scierie d’Arbec ne rouvrira pas avant longtemps. Et si elle rouvre, ce ne sera plus la même.
Le vrai combat commence maintenant
La fermeture d’Arbec, ce n’est pas la fin du monde. Mais c’est un tournant.
Parce que si on ne fait rien maintenant, ce ne sera pas juste une scierie qui fermera. Ce sera un secteur entier qui disparaîtra.
Et la Mauricie avec.
Alors oui, le maire de La Tuque a raison sur un point : « On va se battre. » Mais la vraie question, c’est contre qui. Et surtout, avec quoi.