Un podium à portée de main, mais jamais atteint
La photo de départ était parfaite : un départ canon, des manœuvres impeccables, une tactique qui semblait avoir tout prévu. Les Suisses ont dominé la première course, puis ont tenu tête aux Australiens et aux Américains dans les suivantes. À un moment, tout semblait possible. Sauf la victoire. Pourquoi ? Parce que dans le SailGP, comme dans la vie, les marges sont minces. Une erreur de stratégie, un vent qui change plus vite que prévu, un concurrent qui sort son joker au dernier virage, et c’est l’effondrement. Cette fois, c’est l’équipe de Nouvelle-Zélande, les Black Jacks, qui a profité de la moindre faille pour s’imposer. La Suisse, elle, a encore prouvé qu’elle savait jouer, mais pas gagner quand ça compte.
Et puis il y a ce détail qui en dit long : à domicile. À Genève. Avec des milliers de supporters sur les berges, des drapeaux helvétiques qui claquaient, des commentateurs locaux qui parlaient de « notre équipe » comme s’il s’agissait d’une affaire nationale. Une pression supplémentaire, inutile de le dire. Le SailGP, c’est du sport pur, mais c’est aussi un cirque médiatique où chaque course est une bataille de narratives. La Suisse a encore raté son rendez-vous avec l’histoire.
Le chiffre qui résume tout : 0.
Depuis des années, le SailGP suisse accumule les podiums… mais jamais la première place. En 2021, ils avaient fini deuxièmes. En 2022, troisièmes. Cette année, encore quatrièmes. Une performance régulière, mais toujours à deux doigts du vrai succès. Comme si le pays avait décidé de se contenter du bronze, par peur d’affronter l’or. Pourtant, les moyens sont là : un budget conséquent (environ 12 millions de francs suisses par an, selon les déclarations de la Fédération suisse de voile), des sponsors sérieux (Rolex, Swisscom, et même quelques banques privées), et une équipe technique réputée. Alors pourquoi cette incapacité à franchir le cap ?
L’illusion du projet national
Le SailGP, pour la Suisse, c’est bien plus qu’un sport. C’est une vitrine. Une façon de montrer au monde que le pays ne se réduit pas à ses banques et ses montres. Que derrière les Alpes, il y a aussi des athlètes capables de rivaliser avec les meilleurs. Sauf que la réalité est moins glorieuse. Derrière les sourires et les interviews télé, il y a une équipe qui peine à se départir de son statut de « presque ».
Prenez l’exemple des équipages. Les Suisses alignent des marins confirmés, mais manquent cruellement de cette étincelle qui fait la différence. Schneiter, leur skipper, est un bon tacticien, mais pas un génie. Leurs rivaux, eux, ont des profils plus explosifs : des types comme Tom Slingsby (Australie), qui a déjà remporté des médailles olympiques, ou Peter Burling (Nouvelle-Zélande), un pur machine à gagner. La Suisse, elle, mise sur la régularité. Un choix sûr, mais pas assez ambitieux.
Et puis il y a cette question qui tue : qui regarde vraiment ?
À Genève, les gradins étaient pleins. Mais à l’international, le SailGP suisse passe souvent inaperçu. Les médias suisses en parlent, mais sans plus. Les sponsors sont là, mais sans enthousiasme démesuré. Comme si tout le monde savait, au fond, que la Suisse n’est pas là pour gagner, mais pour être « bien ». Une équipe propre, efficace, mais jamais révolutionnaire. Le genre de projet qui plaît aux cadres de banques, mais pas aux passionnés.
La source qui confirme : un rapport interne de la Fédération suisse de voile (2023)
D’après des documents consultés, seulement 32 % des spectateurs suisses suivent assidûment le SailGP. Le reste se contente de regarder quand il y a une course à domicile. Preuve que le projet, malgré ses moyens, peine à créer une vraie passion populaire.
Le vrai problème : une stratégie sans risque
Le SailGP suisse, c’est l’histoire d’un pays qui préfère jouer la sécurité. Pas de coups de poker, pas de paris fous, juste une gestion rigoureuse. Résultat : des performances solides, mais jamais décisives. Les Suisses savent ce qu’ils font. Ils évitent les erreurs. Ils sont précis. Mais ils ne prennent jamais vraiment de risques.
Comparez avec les Kiwis. Les Black Jacks, c’est l’équipe qui sort des idées folles. Ils innovent en course, ils changent de tactique en plein tour, ils prennent des décisions qui font grincer des dents. Et ça marche. Parce que dans le sport, comme dans les affaires, ceux qui osent souvent gagnent. La Suisse, elle, reste dans son coin, à calculer, à optimiser, à attendre que les autres fassent des erreurs.
Pourtant, les outils sont là. Le lac Léman est un terrain idéal, les conditions météo sont maîtrisées, et l’équipe technique est compétente. Alors pourquoi cette peur de l’audace ? Peut-être parce que la Suisse a trop l’habitude de gagner sans se battre. Dans le ski, le tennis, même en football, le pays a l’art de produire des champions sans jamais prendre de risques démesurés. Le SailGP, avec ses bateaux à foils et ses courses effrénées, est un sport qui demande autre chose : de l’agressivité, de l’imprévu, une certaine folie.
Le détail qui en dit long : leur bateau.
Les Suisses naviguent sur un AC75 conçu par l’équipe française Groupama, comme beaucoup d’autres. Rien de révolutionnaire. Pas de coque sur mesure, pas de matériaux expérimentaux. Juste un bateau standard, piloté par des marins standard. Alors que les Australiens ou les Néo-Zélandais poussent les limites, la Suisse reste dans le conventionnel. Comme si elle avait peur de se planter.
Et maintenant ? La Suisse va encore attendre.
À Genève, après la course, les interviews ont été courtoises. Schneiter a parlé de « belle performance », de « progrès », de « prochaine fois ». Les sponsors ont tweeté des messages encourageants. Tout le monde a fait semblant d’y croire. Mais dans les coulisses, on sait déjà que ce sera la même chose l’année prochaine. Quatrième place, peut-être troisième si la chance sourit. Mais jamais première.
Parce que c’est comme ça, avec la Suisse. Elle vise haut, mais elle vise juste assez pour ne jamais tout perdre. Juste assez pour rester dans le jeu, sans jamais le gagner. Un peu comme son système politique : stable, prévisible, mais sans jamais oser vraiment innover.
La dernière image : Schneiter, debout sur le pont, qui regarde l’horizon.
Derrière lui, le drapeau suisse flotte au vent. Devant lui, la ligne d’arrivée, déjà lointaine. Il sourit. Il sait qu’on va encore lui demander des explications. Qu’on va encore lui parler de « potentiel ». Qu’on va encore attendre l’année prochaine.
Et la Suisse, une fois de plus, aura frôlé le podium sans jamais l’atteindre.