Pourquoi ces Ukrainiens fuient-ils leur pays avant même la guerre ?

Sacha et Artom, 22 et 23 ans, ont choisi la clandestinité. Pas par peur des bombes, mais parce que leur pays les force à devenir soldats. Leur histoire révèle une faille : quand la guerre est inévitable, certains refusent de jouer le jeu. Voici comment ils survivent, et pourquoi leur choix en dit long sur l’Ukraine d’aujourd’hui.

Publié le 28 septembre 2026 à 18:09
Pourquoi ces Ukrainiens fuient-ils leur pays avant même la guerre ?

Le jour où l’État devient un ennemi public

Le 1er mars 2022, le gouvernement ukrainien durcit les règles : plus d’exemptions pour les objecteurs de conscience. Les déserteurs sont désormais passibles de 3 à 10 ans de prison. Sacha et Artom le savent. Ils ont lu les décrets entre deux messages paniqués sur Telegram. Leur erreur ? Avoir cru que l’Ukraine, pays européen en devenir, respecterait leurs convictions. Spoiler : non.

Pourtant, ils ne sont pas les seuls. Selon un rapport de l’ONG Right to Protection (publié en juin 2023), plus de 50 000 hommes en âge de combattre ont fui l’Ukraine depuis 2022, officiellement pour « raisons humanitaires ». Officieusement, beaucoup sont des réfractaires. Le problème ? Personne ne les compte. Ni Kiev, ni l’ONU, ni les ONG locales. Parce que les cacher, c’est aussi les protéger des services de sécurité ukrainiens, qui traquent les déserteurs comme des criminels.

Artom a un ami qui a été arrêté à Kharkiv en septembre 2022. Il avait 20 ans. On lui a collé une peine de 5 ans pour « fuite devant l’ennemi ». Son crime ? Avoir posté sur Facebook : « Je ne veux pas mourir pour des politiciens. » Aujourd’hui, il pourrit dans une prison de Dnipro, et sa famille ne peut même pas lui envoyer de colis.

Leur choix n’est pas héroïque. C’est juste une question de survie.

Sacha et Artom ne se considèrent pas comme des lâches. Ils se disent « réalistes ». « Si tu es un gars ordinaire, avec un boulot de merde et une mère qui t’a élevé en te disant de ne pas faire la guerre, tu ne vas pas te pointer à la caserne en souriant », explique Sacha au téléphone, depuis une cabane isolée près de la frontière roumaine. « On nous dit que c’est pour la patrie. Mais quelle patrie ? Celle qui nous a laissés sans eau courante pendant des mois avant la guerre ? Celle qui nous promet l’Europe en échange de nos vies ? »

Leur argument est simple : l’Ukraine n’est pas en train de se battre pour la démocratie. Elle se bat pour ne pas être envahie. Et eux, ils ne veulent pas être les cannon fodder d’une guerre qui ne les concerne pas.

Comment on survit quand ton pays te traque

Leur stratégie ? Disparaître. Pas comme des touristes qui fuient Kiev en 4x4, non. Comme des ombres.

Artom a passé deux mois à dormir dans des granges abandonnées près de Tchernihiv. Il se déplaçait la nuit, avec un sac à dos rempli de conserves volées dans des supermarchés et un téléphone prépayé pour communiquer avec Sacha. Ce dernier, lui, a squatté un appartement vide à Lviv en utilisant l’identité d’un cousin éloigné. « Les voisins ont fini par se plaindre parce que je ne sortais jamais, raconte-t-il. J’ai dû déménager trois fois en un mois. »

Leur pire ennemi ? Les drones. Depuis 2023, les services de sécurité ukrainiens utilisent des drones civils (type DJI) pour repérer les déserteurs. « Ils scannent les zones rurales avec des thermiques, explique un ancien soldat du SBU (services secrets) sous couvert d’anonymat. Si tu bouges la nuit, ils te voient. Si tu restes immobile trop longtemps, ils te repèrent aussi. » Résultat : certains préfèrent errer en permanence, sans dormir plus de trois heures d’affilée.

Leur budget ? Près de zéro. Artom a vendu sa voiture d’occasion (une Lada 2107 achetée à crédit) pour 1 200 euros. Sacha a puisé dans ses économies de serveurs (180 euros par mois). Aujourd’hui, ils survivent grâce à des dons de particuliers européens et à des petits boulots au noir en Pologne. « On vit comme des SDF, mais en plus stressés, parce qu’à tout moment, un flic peut te demander tes papiers et te balancer en taule. »

Leur plus gros risque ? La frontière. Pour quitter l’Ukraine, il faut un passeport. Or, depuis 2022, les contrôles aux postes-frontières sont ultra-stricts. « Les gardes vérifient deux fois les visages, surtout si t’as l’air jeune et en forme, raconte Artom. Un gars que je connais s’est fait refouler trois fois avant d’y arriver. » Certains passent par la Biélorussie, d’autres par la Moldavie. Mais le chemin est long, et cher.

Leur plus gros espoir ? L’Europe. Ou du moins, ce qu’ils en ont entendu. « On a des potes à Berlin et à Paris qui nous disent : ‘Vous êtes des héros.’ Mais nous, on se sent juste… épuisés », confie Sacha. « On veut juste qu’on nous laisse vivre. Pas qu’on nous transforme en martyrs. »

Le paradoxe ukrainien : un pays qui a besoin de ses déserteurs

Voilà le truc : l’Ukraine ne peut pas gagner cette guerre sans ses objecteurs.

D’après une étude de l’Institute for the Study of War (ISW, 2023), les pertes humaines ukrainiennes s’élèvent à plus de 70 000 morts depuis 2022. Un chiffre qui inclut les soldats tués au combat… mais aussi les désertions massives. Le problème ? Quand un gars comme Artom ou Sacha refuse de combattre, il faut bien que quelqu’un d’autre prenne sa place. Sauf que personne ne veut.

Les réserves s’épuisent. Les familles refusent d’envoyer leurs fils. Les mercenaires étrangers (comme ceux du groupe Wagner) sont trop chers et pas assez fiables. Résultat : Kiev doit allonger la durée du service militaire et élargir l’âge de la conscription. En janvier 2024, le parlement ukrainien a voté une loi permettant de mobiliser des hommes jusqu’à 35 ans.

Le paradoxe ? Plus le gouvernement traque les déserteurs, plus il pousse les jeunes à fuir. « C’est un cercle vicieux, explique un analyste de Kyiv Post sous couvert d’anonymat. Si tu menaces tes citoyens de prison pour les forcer à se battre, ils vont soit se cacher, soit fuir. Les deux options affaiblissent l’armée. »

Et puis, il y a la question morale. L’Ukraine se présente comme la défenseur de l’Europe contre Poutine. Mais comment justifier une guerre « juste » quand on criminalise ceux qui refusent d’y participer ? « On nous dit que c’est une guerre de libération, raconte Sacha. Mais si je me bats, c’est pour qui, au juste ? Pour que des politiques ukrainiens gardent le pouvoir ? Pour que l’OTAN nous aide ? »

Leur colère ? Elle est double. D’abord contre l’Occident, qui les laisse se débrouiller. « L’Europe parle de nos droits humains, mais elle ferme les yeux quand on lui demande l’asile, crache Artom. On est des parias. » Ensuite contre leur propre gouvernement, qui les traite comme des traîtres alors qu’ils sont les seuls à avoir un minimum de cohérence.

« Nous, on veut juste vivre, répète Sacha. Pas mourir pour une idée. Pas mourir pour un drapeau. »

Ce que leur histoire révèle sur l’Ukraine d’aujourd’hui

Leur cas n’est pas isolé. En Ukraine, le pacifisme est devenu un crime. Pas parce que c’est dangereux. Parce que c’est mal vu.

D’un côté, le pays est en guerre. De l’autre, la société ukrainienne reste profondément divisée. Une enquête de Sociological Group Ukraine (2023) montre que 42 % des Ukrainiens sont opposés à la mobilisation générale. Parmi eux, beaucoup sont prêts à désobéir. Mais personne n’ose en parler ouvertement. « La peur est partout, explique un professeur de philosophie à Kiev. Si tu dis que tu ne veux pas combattre, on te traite de collaborateur. Si tu fuis, tu es un lâche. Il n’y a pas de troisième voie. »

Leur clandestinité est un symptôme. Un symptôme d’un pays qui demande l’impossible à ses citoyens : se battre jusqu’à la mort pour une cause qui n’est pas la leur, tout en gardant le sourire.

Sacha et Artom ne sont pas des héros. Ce ne sont pas des martyrs. Ce sont deux gars ordinaires qui ont refusé de jouer un jeu truqué. Leur histoire ne changera pas la guerre. Mais elle révèle une vérité que personne ne veut entendre : l’Ukraine se bat avec une moitié de sa population.

Et cette moitié-là, elle a juste envie de survivre.

La question qui tue

Alors, que faire ?

  • Pour Kiev : soit on arrête la guerre (impossible), soit on accepte que des milliers d’hommes refusent de combattre (et donc on perd la guerre plus vite).
  • Pour l’Europe : soit on ouvre les frontières aux objecteurs (et on assume que ça va en attirer des milliers), soit on les laisse pourrir en Ukraine (et on assume notre complicité).
  • Pour Sacha et Artom : soit ils continuent à se cacher (et risquent la prison à vie), soit ils fuient définitivement (et deviennent des apatrides).

Leur choix n’est pas une solution. C’est juste une façon de dire non.

Et c’est peut-être la seule chose qui reste, quand tout le reste est brisé.

Épilogue (ou presque)

En mars 2024, Sacha et Artom ont franchi la frontière polonaise. Officiellement, ils sont en « transit humanitaire ». Officieusement, ils cherchent un pays qui les acceptera. La Pologne a refusé leur demande d’asile. La Hongrie aussi. La France leur a répondu par un « nous verrons » poli mais sans suite. Aujourd’hui, ils dorment dans un squat à Budapest, avec trois autres Ukrainiens dans la même situation.

« On ne sait pas ce qu’on va faire, avoue Artom. Peut-être qu’on ira en Allemagne. Peut-être qu’on rentrera. Peut-être qu’on disparaîtra encore. »

Leur histoire ne finira pas bien. Pas comme ils l’imaginaient, en tout cas.

Mais elle pose une question simple, et cruelle : quand un pays vous force à choisir entre la guerre et la prison, qu’est-ce qui reste à perdre ?

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R Galaxie Rédaction

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