Santé Canada déclare la rougeole éradiquée

Après des mois de surveillance accrue, Santé Canada annonce la fin de l’éclosion de rougeole au pays. Mais derrière ce bilan, des questions persistent sur les failles du système et les risques résiduels. Analyse.

Publié le 20 octobre 2026 à 12:01
Santé Canada déclare la rougeole éradiquée

Un bilan qui cache des trous

Santé Canada a confirmé que la dernière chaîne de transmission de la rougeole a été coupée en décembre 2023. Officiellement, 17 cas ont été recensés depuis le début de l’éclosion, tous concentrés dans trois provinces : le Québec (12 cas), l’Ontario (4 cas) et la Colombie-Britannique (1 cas). Le dernier patient contagieux, un enfant non vacciné de Montréal, a été isolé le 15 décembre. « C’est fini », a répété le ministère dans ses communiqués, comme pour se convaincre lui-même.

Mais les experts ne sont pas tous convaincus. « Une éclosion déclarée terminée, ça veut dire qu’on a identifié tous les contacts, qu’on a vacciné tout le monde autour, et qu’on a attendu deux fois la période d’incubation sans nouveau cas », explique le Dr Marc André LeBlanc, épidémiologiste à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). « Sur le papier, c’est respecté. Mais sur le terrain ? » Il marque une pause. « On n’a pas les ressources pour traquer chaque cas comme on le devrait. »

Prenez l’exemple de la clinique sans rendez-vous de la rue Saint-Denis, à Montréal. Entre octobre et novembre 2023, trois patients y ont été diagnostiqués avec la rougeole. « On a alerté la santé publique, mais les équipes de contact-tracing étaient déjà surchargées par d’autres urgences », raconte une infirmière sous couvert d’anonymat. « Résultat : deux familles ont refusé la vaccination pour leurs enfants par peur des effets secondaires. Et aujourd’hui, on ne sait même pas si elles ont été exposées ou non. »

Le chiffre qui cloche

L’INSPQ estime qu’en 2022, seulement 78,6 % des enfants québécois étaient à jour avec leurs vaccins contre la rougeole. Un taux bien en dessous du seuil épidémiologique recommandé (95 %). « Avec des taux comme ça, une éclosion, c’est une question de temps », lance le Dr LeBlanc. « Et le problème, c’est que personne ne semble paniqué. »

Pourtant, la rougeole n’est pas une maladie anodine. Avant l’arrivée du vaccin, elle tuait 2 à 3 millions de personnes par an dans le monde. Ici, on a frôlé le drame : un enfant de 5 ans de Laval a dû être hospitalisé en soins intensifs en septembre 2023 après avoir développé une pneumonie compliquée. « On a eu de la chance », résume une mère de famille dont le fils a contracté la maladie. « Mais la chance, ça ne se planifie pas. »

Pourquoi on en est arrivés là ?

La réponse courte : l’antivaccination. Mais la réponse longue, c’est un mélange de désinformation, de méfiance institutionnelle et de lacunes criantes dans les politiques de santé publique.

Prenez le cas de Robert Kennedy Jr., avocat américain et figure de proue du mouvement anti-vaccins, qui a fait une tournée au Québec en 2022. « Ses discours ont ciblé les parents vulnérables, ceux qui avaient déjà des doutes », explique une travailleuse sociale de la région de Montréal. « Résultat : des groupes Facebook entiers se sont formés pour partager des fake news sur les vaccins. Et les algorithmes de YouTube et Facebook ont amplifié le phénomène. »

Mais ce n’est pas tout. Les cliniques de vaccination ont fermé leurs portes pendant la pandémie de COVID-19. « Beaucoup de parents ont oublié de faire vacciner leurs enfants », souligne le Dr LeBlanc. « Et les rappels ? On les envoie par courrier. Vous imaginez le taux de réponse ? »

L’échec des rappels

En 2023, le Québec a envoyé 120 000 avis de rappel pour la rougeole, la rubéole et les oreillons (RRO). Seulement 35 % des destinataires se sont présentés pour se faire vacciner. « C’est une catastrophe », estime une source au ministère de la Santé. « On dépense des millions en communication, et on obtient à peine un tiers de la population cible. »

Et puis, il y a les trous dans le filet. Les travailleurs de la santé, par exemple, sont censés être vaccinés. Pourtant, une étude de l’Université de Toronto publiée en 2023 révélait que seulement 68 % des infirmières et médecins avaient reçu le vaccin RRO. « Comment voulez-vous qu’ils rassurent les patients s’ils ne sont pas eux-mêmes protégés ? », ironise une infirmière de l’Est de Montréal.

La rougeole peut-elle revenir ?

« Oui », répondent en chœur les épidémiologistes. « Et vite. »

La preuve ? En 2023, les États-Unis ont connu 51 cas de rougeole, importés pour la plupart par des voyageurs non vaccinés revenant de France, d’Italie et du Royaume-Uni. La France, elle, a enregistré 245 cas en 2023, contre seulement 12 en 2022. « Le virus circule encore en Europe », rappelle le Dr LeBlanc. « Un seul touriste infecté qui débarque à l’aéroport de Mirabel, et hop : on repart pour une nouvelle éclosion. »

Le scénario catastrophe

Imaginez : un enfant non vacciné attrape la rougeole à Paris. Il revient au Québec pour les fêtes. Il tousse dans un avion, dans un aéroport bondé, dans un centre commercial. « En une semaine, vous pouvez avoir une dizaine de cas », calcule une modélisatrice de l’INSPQ. « Et en un mois, une centaine. »

Pourtant, les budgets alloués à la surveillance des maladies infectieuses ont été réduits de 15 % depuis 2018 au Québec. « On a moins d’agents de santé publique, moins de laboratoires, moins de tests », dénonce une source au sein de l’INSPQ. « Et quand une éclosion se déclare, on est déjà en retard. »

Ce que Santé Canada ne vous dit pas

Le communiqué de mars 2024 est clair : « L’éclosion est terminée. » Point. Mais entre les lignes, il y a des choses qui dérangent.

  1. Personne ne parle des stocks de vaccins. En 2022, le Canada a dû importer en urgence 50 000 doses de vaccin RRO parce que les stocks étaient trop bas. « On a frôlé la pénurie », confie un responsable logistique. « Aujourd’hui, on a des réserves, mais pour combien de temps ? »

  2. Les inégalités régionales. Au Québec, les taux de vaccination varient du simple au double selon les régions. À Montréal, seulement 72 % des enfants sont à jour. Dans les Laurentides, c’est 88 %. « C’est comme jouer à la roulette russe », lance une pédiatre de Sherbrooke. « Certains territoires sont prêts, d’autres non. »

  3. Le silence sur les variants. La souche de rougeole qui a circulé au Canada en 2023 était le génotype D8, originaire d’Europe. « On ne sait pas si ce variant est plus contagieux ou plus résistant », avoue un virologue de l’Université McGill. « Personne ne finance les recherches là-dessus. »

Alors, on respire ?

Non.

« Déclarer la fin d’une éclosion, ce n’est pas comme éteindre un feu », explique le Dr LeBlanc. « C’est comme dire : ‘Pour l’instant, il n’y a plus de flammes visibles.’ Mais le bois est encore là. Et il suffit d’une étincelle. »

En 2024, le Québec a déjà enregistré 3 cas de rougeole, tous importés. « Un signe que le virus est toujours là », rappelle une immunologiste de l’Université Laval. « La vraie question, ce n’est pas ‘Est-ce que la rougeole va revenir ?’, mais ‘Quand ?’ »

La dernière ligne

Santé Canada a gagné une bataille. Mais la guerre, elle, est loin d’être terminée. Et le plus inquiétant ? Personne ne semble prêt à la reprendre.

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R Galaxie Rédaction

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