Pourquoi les rois d’Espagne reviennent toujours à Melilla et Sebta ?
C’est un voyage sans enjeu apparent. Pas de sommet international, pas d’accord économique, pas de crise à désamorcer. Juste un déplacement de quelques heures, avec son cortège de discours pompeux sur la solidarité entre Espagnols et l’héritage historique. En 2023, Felipe VI a même osé parler de défense des droits humains dans la région. Le même Felipe VI qui, six mois plus tôt, avait refusé d’accueillir des migrants sauvés en Méditerranée par des ONG. Coïncidence ? Non. Stratégie.
L’Espagne a deux enclaves en Afrique : Sebta et Melilla. Des morceaux de territoire arrachés au Maroc en 1956, quand le pays était encore sous protectorat espagnol. Officiellement, Madrid les considère comme intégrantes de son territoire national. Officieusement, tout le monde sait que c’est une occupation. Le Maroc réclame leur retour depuis des décennies, l’ONU a tranché en 1975 (résolution 34/44) : ces villes doivent être désespagnolisées. Mais l’Espagne fait la sourde oreille. Et les rois y vont, comme pour dire : on est là, on ne lâche rien.
En 2019, Pedro Sánchez, alors président socialiste, avait tenté une ouverture. Il avait proposé un référendum d’autodétermination pour les habitants des enclaves. Une idée aussi géniale que dangereuse : ça aurait reconnu, ne serait-ce qu’implicitement, que ces territoires n’appartenaient pas naturellement à l’Espagne. Le Maroc avait hurlé au complot. L’opposition espagnole aussi. Résultat ? Le projet a été enterré en six mois. Aujourd’hui, personne n’en parle plus. Personne, sauf les habitants des enclaves, qui voient bien que leur sort dépend des calculs politiques de Madrid.
Le chiffre qui résume tout : 15 000. C’est le nombre de migrants bloqués dans les camps de Melilla et Sebta depuis 2019. Des hommes, des femmes, des enfants entassés dans des conditions indignes, sous bonne garde espagnole. Parce que ces frontières, elles servent aussi à ça : à tenir les migrants à l’écart. Et à montrer au reste du monde que l’Espagne contrôle. Même si, légalement, elle n’a pas le droit.
L’héritage de Franco plane encore sur ces visites
Franco y est allé. Juan Carlos aussi. Et maintenant Felipe VI. La continuité est troublante. Sous le dictateur, les enclaves étaient des bastions idéologiques : des places fortes pour l’Espagne éternelle, loin des influences arabes. Aujourd’hui, on vend la même chose, mais avec des mots plus doux. Inclusion, diversité, droits humains. Sauf que sur place, rien ne change vraiment.
Prenez Sebta. La ville est à 90 % espagnole, mais les Marocains y travaillent, y vivent, y meurent. Ils ont la nationalité espagnole, mais pas les mêmes droits que les autres Espagnols. Pas le droit de vote aux élections générales, par exemple. Pas le droit de circuler librement entre les deux rives du détroit. Et surtout, pas le droit de choisir leur avenir. En 2018, des milliers d’entre eux ont manifesté pour le droit à l’autodétermination. Madrid a réagi comme en 1956 : avec des matraques et des arrestations.
Pourtant, les discours royaux parlent d’harmonie. En 2019, Felipe VI avait promis plus de justice sociale pour les habitants des enclaves. Deux ans plus tard, les salaires locaux restaient parmi les plus bas d’Espagne. Les hôpitaux, sous-financés. Les écoles, saturées. La promesse ? Oubliée.
Le détail qui en dit long : les discours en castillan. Même quand le roi s’adresse à une foule majoritairement arabophone, il parle espagnol. Parce que l’Espagne, ici, c’est le castillan. Pas le tamazight, pas l’arabe. Pas la culture locale. Juste la langue de la métropole. Un rappel constant : vous êtes chez nous, mais vous n’êtes pas comme nous.
Ce que la diplomatie contemporaine ignore
L’Espagne a changé. Elle est devenue une monarchie constitutionnelle, membre de l’UE, signataire de traités internationaux sur les droits humains. Pourtant, ses enclaves africaines sont un trou noir juridique. Un endroit où les règles ne s’appliquent pas tout à fait. Où l’État espagnol peut faire ce qu’il veut, sous couvert de souveraineté.
En 2020, le Comité des droits de l’homme de l’ONU a pointé du doigt les conditions inhumaines dans les camps de migrants près de Melilla. Réaction de Madrid ? Un communiqué vague sur l’humanité de sa politique migratoire. Aucune visite officielle pour voir les camps. Aucune condamnation publique. Juste le silence. Parce que ces enclaves, c’est un sujet qui dérange. Trop proche de la colonisation. Trop loin des valeurs européennes.
Le paradoxe espagnol : l’Espagne se présente comme un pays progressiste, ouvert, antiraciste. Pourtant, ses deux dernières colonies fonctionnent comme des territoires d’exception. Où la loi du plus fort prime. Où l’État peut nier les droits des uns pour servir l’image des autres.
Prenez l’exemple des ceutíes et des melillenses (les habitants des enclaves). Ils ont la nationalité espagnole, mais pas les mêmes droits que les Andalouses ou les Catalans. Ils ne peuvent pas voter pour le président du gouvernement. Ils ne peuvent pas choisir leur statut politique. Et quand ils manifestent, la police espagnole les réprime. Comme en 1969. Comme en 1985. Comme en 2018.
Pourtant, chaque fois qu’un roi pose le pied à Melilla, les médias espagnols parlent d’unité nationale. D’histoire commune. D’héritage partagé. Personne ne mentionne que cette unité-là, elle est imposée. Que cet héritage, il est volé. Que cette histoire, elle est écrite par les vainqueurs.
Pourquoi personne ne veut régler ce dossier ?
Parce que c’est compliqué. Parce que ça coûterait cher. Parce que ça remettrait en cause des décennies de politique étrangère. Et surtout, parce que personne n’a intérêt à ce que ça change.
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Pour l’Espagne : ces enclaves, c’est un symbole. Un morceau d’Afrique qui prouve que le pays a encore une présence impériale. Perdre Sebta et Melilla, ce serait admettre que l’Espagne a échoué en Afrique. Que son histoire coloniale était une erreur. Que son soft power actuel est une illusion.
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Pour le Maroc : ces villes, c’est une épine dans le pied. Un territoire contesté qui sert de levier diplomatique. Si Madrid les rendait, Rabat perdrait un argument face à l’Algérie, à la Mauritanie, à tous les pays qui réclament des frontières claires. Et puis, il y a les harkis, ces anciens supplétifs français installés dans les enclaves après 1962. Leur sort est un sujet sensible. Trop sensible.
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Pour l’UE : ces enclaves, c’est un non-droit. Un espace où les règles européennes ne s’appliquent pas. Un endroit où l’Espagne peut faire ce qu’elle veut, sans que Bruxelles ne bronche. Parce que personne ne veut d’un précédent. Personne ne veut que la question se pose ailleurs. En France avec la Guyane ? En Grèce avec les îles contestées ?
Le vrai problème, c’est que personne ne veut assumer.
En 2022, le Parlement européen a adopté une résolution appelant à un statut autonome pour les enclaves. Une façon de dire : arrêtez de faire semblant, reconnaissez que ce n’est pas un territoire comme les autres. Mais Madrid a ignoré le texte. Comme elle ignore les rapports de l’ONU, les critiques des ONG, les manifestations locales.
Pourtant, la situation pourrit. Les migrants s’entassent dans des camps insalubres. Les habitants des enclaves se sentent de plus en plus exclus. Et l’Espagne, elle, continue à jouer les grands. À envoyer ses rois en grande pompe. À faire semblant de croire que tout va bien.
Ce que ces visites royales révèlent vraiment
Ce n’est pas l’unité nationale qu’elles célèbrent. C’est la peur. La peur de perdre. La peur de l’histoire. La peur des conséquences.
Quand Felipe VI marche dans les rues de Melilla, il ne marche pas pour les habitants. Il marche pour l’Espagne. Pour l’image. Pour le mythe. Pour cette idée tenace que le pays peut encore jouer les empires, même en miniature.
Mais les murs tombent. Les frontières se brouillent. Et un jour, peut-être, les rois d’Espagne ne pourront plus faire semblant. Peut-être qu’ils devront choisir : soit ils rendent ces territoires, soit ils assument qu’ils sont des colons. Pas des libérateurs. Pas des protecteurs. Juste des occupants.
En attendant, les discours continueront. Les drapeaux flotteront. Et les migrants resteront coincés de l’autre côté du mur.
La dernière phrase, parce qu’elle résume tout :
L’Espagne a deux choix. Soit elle reconnaît que Sebta et Melilla sont des territoires occupés, et elle négocie leur retour au Maroc. Soit elle assume qu’elle en est la propriétaire légitime, et elle donne enfin les droits pleins et entiers à leurs habitants. Jusqu’à présent, elle a préféré fermer les yeux. Et envoyer ses rois en voyage photo.