Un mur, un nom, et le reste à inventer
Le 22 octobre, le MNBAQ ouvrira les portes d’un pavillon de 1 200 mètres carrés consacré à Jean-Paul Riopelle. Un chiffre qui en dit long : assez grand pour exposer, mais pas assez pour tout montrer. Parce que Riopelle, c’est comme ça. On en parle toujours en demi-mesures. Un géant, mais dont on ne voit jamais la taille réelle.
Pourtant, les premières images circulent déjà. Des photos de salles vides, des croquis de vitrines, des détails techniques sur les éclairages. Rien qui ne ressemble à une célébration. Juste un cadre qui attend d’être rempli. Comme si le musée avait peur de se tromper.
Pourquoi le MNBAQ hésite encore à jouer les courtiers
Le problème, c’est que Riopelle, c’est compliqué. Pas seulement à cause de son œuvre, mais à cause de ce qu’on en a fait. Un mythe, d’abord : l’artiste ivre, le génie enragé, l’homme qui peignait des toiles de 3 mètres de haut après des nuits de beuverie. Une légende qui a éclipsé le reste. Résultat ? Aujourd’hui, quand on parle de Riopelle, on pense d’abord à son personnage, pas à son travail.
Le MNBAQ le sait. D’où cette exposition qui mise sur des œuvres majeures, oui, mais aussi sur des archives. Des lettres, des carnets, des photos de chantier. Comme si le musée voulait rappeler : derrière le peintre, il y avait un homme. Un homme qui a aussi dessiné des affiches pour le cirque, signé des contrats avec des galeries new-yorkaises, et passé des années à chercher sa place entre Montréal et Paris.
Sauf que… ces archives, le public va-t-il s’en soucier ?
L’erreur de ceux qui croient que l’art se suffit à lui-même
Voilà le vrai défi. Riopelle, c’est comme un vin rare : tout le monde en parle, mais peu l’ont vraiment goûté. Le pavillon du MNBAQ pourrait changer ça. Ou pas. Parce que montrer des toiles, même iconiques, ne suffit pas. Il faut aussi expliquer pourquoi elles comptent.
Prenez Les Jouteurs, cette toile de 1953 qui ressemble à un combat de catch abstrait. Le MNBAQ va l’exposer, bien sûr. Mais va-t-il aussi dire que cette œuvre a été peinte sous l’influence de l’existentialisme, alors que Riopelle était en pleine crise personnelle ? Va-t-il mentionner que le rouge utilisé était un mélange de peinture industrielle et de sang de bœuf, parce que le peintre voulait « sentir la matière » ?
Non. Parce que ça, c’est trop salissant. Trop loin des discours lisses sur « l’art pour l’art ».
Ce que le pavillon ne dira pas sur Riopelle
Le pire ? Personne ne s’en offusquera. Parce que Riopelle, aujourd’hui, c’est un peu comme un monument national. On le vénère sans vraiment le connaître. On cite ses dates, ses prix records (une toile vendue 2,7 millions en 2018), mais on ignore comment il a vécu la guerre, comment il a galéré avant de percer, ou pourquoi il a détesté qu’on le compare à Pollock.
Le pavillon du MNBAQ pourrait briser ça. Ou confirmer que l’art québécois reste prisonnier de ses propres légendes.
Un détail qui en dit long sur les priorités du musée
Regardez les images. Les salles sont conçues pour les grandes toiles. Les œuvres graphiques, les esquisses, les objets du quotidien (ses pinceaux, ses bouteilles de whisky vides) sont relégués en arrière-plan. Comme si le musée avait peur que le public ne sache pas où regarder.
Pourtant, c’est là que se niche la vraie histoire. Pas dans les Iberville ou les Orphée, mais dans les carnets où il griffonnait des idées entre deux verres. Dans les lettres où il râlait contre les critiques qui le trouvaient « trop brut ». Dans les photos où il apparaît sobre, en costume, discutant avec des collectionneurs new-yorkais.
Le MNBAQ a le choix. Soit il joue la carte safe : des toiles, des dates, des hommages. Soit il ose montrer Riopelle tel qu’il était : un homme de contradictions, un artiste qui a lutté, un peintre qui a inventé sa propre langue, et qui, parfois, en avait marre d’être un symbole.
La question que personne ne posera à l’ouverture
Combien de visiteurs quitteront le pavillon en se disant : « Ah, donc Riopelle, c’était aussi ça » ?
La réponse dépendra d’une chose : le musée aura-t-il le courage de casser le mythe. Ou se contentera-t-il de l’entretenir ?
Parce qu’un pavillon, ça se visite. Mais une légende, ça se questionne.