Rabat se refait une beauté, mais qui paie la facture ?

Un documentaire sur M6 révèle les chantiers pharaoniques qui transforment Rabat. Derrière les grues et les promesses, des questions d’équité et de priorités se posent. Voici ce que cache la vitrine de la capitale marocaine.

Publié le 9 octobre 2026 à 20:03
Rabat se refait une beauté, mais qui paie la facture ?

Le chantier qui fait la ville, mais pas les habitants

La Tour Mohammed VI, ce gratte-ciel de verre et d’acier qui perce le ciel de Rabat depuis 2023, est devenue l’emblème d’une capitale en pleine mue. 47 étages, 180 mètres de haut, 15 000 m² de bureaux de luxe, selon les chiffres officiels. Assez pour abriter les sièges sociaux des multinationales qui rêvent de s’installer à Rabat. Assez aussi pour que les promoteurs locaux se frottent les mains. Mais assez pour quoi, exactement ?

Le documentaire Un jour, un doc sur M6, diffusé ce vendredi 9 octobre, nous emmène dans les coulisses de ce chantier et d’autres, comme le Théâtre Royal, inauguré en 2022 après des années de travaux. Des projets pharaoniques, financés par qui ? La réponse est simple : par l’État, via des fonds publics ou des partenariats opaques avec des acteurs privés. Problème : pendant ce temps, les quartiers populaires de Rabat, comme Hay Mohammadi ou Bab El Oued, continuent de pourrir. L’eau coule à flots dans les tours de bureaux, mais les écoles publiques manquent de tout.

C’est ça, le vrai visage de la métamorphose de Rabat. Une ville qui se divise entre un centre ultra-modernisé, pensé pour les investisseurs étrangers et les touristes aisés, et une périphérie oubliée. Le documentaire le montre sans fard : les plans aériens des chantiers côtoient ceux des bidonvilles. Pas de transition en douceur, pas de flou artistique. Juste le contraste.

Le théâtre qui coûte une fortune, mais pas un sou aux artistes

Le Théâtre Royal, avec ses 1 500 places et sa façade néoclassique, est présenté comme le joyau culturel de Rabat. Coût ? 2,3 milliards de dirhams (environ 210 millions d’euros), selon les rapports du ministère de la Culture. De quoi construire trois hôpitaux de taille moyenne.

Pourtant, quand on y regarde de près, le théâtre reste un lieu élitiste. Les tarifs des places ? Entre 100 et 500 dirhams (entre 9 et 45 euros) pour une représentation. Un prix inaccessible pour 90 % des Marocains. Les artistes locaux, eux, ne voient pas un centime de ces recettes. Le théâtre est géré par une société publique, la SMART, qui reverse une partie des bénéfices à l’État, pas aux créateurs.

Résultat ? Les salles sont souvent à moitié vides, sauf pour les spectacles internationaux. La culture marocaine, elle, se fait ailleurs : dans les cafés, les rues, les petites salles autogérées. Le Théâtre Royal, lui, est un monument à la gloire d’un État qui préfère dépenser des milliards pour impressionner les touristes plutôt que d’investir dans son propre écosystème culturel.

Le documentaire donne la parole à quelques artistes, mais personne ne parle vraiment des inégalités. Juste des promesses : « Rabat va devenir une capitale culturelle africaine. » Oui, mais pour qui ?

La Tour Mohammed VI, symbole d’un Maroc qui se vend

La Tour Mohammed VI, c’est le QG des grandes entreprises qui veulent se positionner sur le marché africain. Orange, TotalEnergies, BNP Paribas, toutes ont déjà emménagé ou prévoient de le faire. Pourquoi Rabat ? Parce que le Maroc mise sur son image de pays stable, ouvert aux affaires, avec une main-d’œuvre qualifiée à bas coût.

Problème : cette stratégie a un prix. Les loyers dans la tour ? Entre 300 et 800 euros le m² par an. Assez pour ruiner une PME marocaine. Les petits commerces du centre-ville, eux, ferment les uns après les autres. La ville se vide de ses habitants pour se remplir de cadres étrangers.

Le documentaire montre les bureaux vides, les ascenseurs silencieux. Une ville fantôme, mais chic. Pas un mot sur les expulsions forcées des anciens habitants des quartiers démolis pour laisser place aux gratte-ciels. Pas un mot sur les contrats de travail précaires des ouvriers qui ont construit ces buildings.

Pourtant, c’est ça, la vraie métamorphose de Rabat. Une ville qui se reconstruit sur le dos de sa propre population.

Ce que le documentaire ne dit pas

Un jour, un doc a accès aux chantiers, aux responsables politiques, aux promoteurs. Mais il évite soigneusement certains sujets.

  1. Les dettes cachées. Les grands projets comme la Tour Mohammed VI ou le Théâtre Royal sont financés en partie par des emprunts auprès de banques étrangères. Le Maroc a une dette publique qui dépasse les 90 % de son PIB (source : Banque mondiale, 2023). Qui va rembourser ? Pas les locataires des bureaux de luxe, en tout cas.

  2. La spéculation immobilière. Les prix de l’immobilier à Rabat ont explosé depuis 2020. Un appartement dans le centre ? Comptez 5 000 à 10 000 euros le m². Pour un salaire moyen marocain de 500 euros par mois, c’est une folie. Le documentaire montre les nouveaux quartiers, mais jamais les familles qui doivent quitter leur logement parce qu’il est trop cher.

  3. Le tourisme de façade. Rabat mise sur le tourisme pour attirer des visiteurs. Résultat ? Les hôtels 5 étoiles pullulent, mais les infrastructures pour les locaux sont défaillantes. Les toilettes publiques ? Souvent bouchées. Les transports en commun ? Saturation permanente. Le Maroc vend une image, pas une réalité.

Rabat, capitale des contrastes

Le documentaire de M6 est un beau travail de mise en scène. Il montre les chantiers, les visages souriants des responsables politiques, les plans larges sur la médina rénovée. Mais il reste en surface.

Ce qu’il ne dit pas, c’est que Rabat n’est pas en train de se moderniser. Elle est en train de se diviser.

D’un côté, une ville pour les riches, les investisseurs, les touristes. De l’autre, une ville pour les pauvres, les ouvriers, les artistes qui n’ont pas les moyens de suivre le rythme.

*La vraie question, ce n’est pas « Rabat va-t-elle devenir une capitale africaine ? » Mais « À quel prix ? »

Et la réponse, elle, est dans les chiffres. 2,3 milliards pour un théâtre. 15 milliards pour la Tour Mohammed VI et ses alentours. Combien pour les écoles ? Pour les hôpitaux ? Pour les transports ?

Personne ne vous le dira. Parce que ces projets-lĂ , eux, ne font pas la une des documentaires.

La dernière image

À la fin du reportage, on voit un plan large sur Rabat, ses gratte-ciels qui percent le ciel, sa médina restaurée. Une carte postale.

Mais si vous descendez des bus touristiques, si vous quittez les avenues climatisées, vous tomberez sur autre chose.

Sur des enfants qui jouent dans la poussière. Sur des femmes qui font la queue devant des distributions de nourriture. Sur des immeubles sans ascenseur, sans eau courante.

C’est ça, Rabat.

Pas le décor de carton-pâte qu’on vous vend. La vraie ville, celle qui ne fait pas rêver les promoteurs.

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R Galaxie Rédaction

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