1 femme sur 3 a subi de la cyberviolence au Québec

Québec solidaire lance un service d’urgence pour les victimes de cyberviolence, mais les moyens et les limites du projet posent question. Analyse d’un plan qui divise déjà.

Publié le 14 septembre 2026 à 12:02
1 femme sur 3 a subi de la cyberviolence au Québec

Pourquoi personne ne répond vraiment aux victimes ?

La ligne d’aide promise par Ruba Ghazal, ministre déléguée à la Condition féminine, serait la première du genre au Québec. « On a des lignes pour les agressions sexuelles, pour les violences conjugales, mais rien pour la cyberviolence, explique Marie-Ève Beaupré, avocate spécialisée dans le droit numérique. Les victimes se retrouvent seules face à des preuves éphémères, des plateformes qui ferment les yeux, et une justice qui ne sait pas où les envoyer. »

Le problème ? La cyberviolence, c’est souvent invisible. Les messages s’effacent, les comptes se ferment, les écrans de smartphone ne gardent pas trace des menaces comme un coup de poing garde une marque. « Quand une femme va à l’hôpital après une agression physique, elle a une preuve, dit Élise, 28 ans, victime de revenge porn. Là, tu arrives avec des captures d’écran et on te regarde comme si tu inventais. »

Et puis, il y a le piège des plateformes. Meta, X (ex-Twitter), TikTok : toutes ont des politiques contre le harcèlement. En théorie. En pratique, signaler un compte haineux, c’est comme jouer à la roulette russe. « J’ai passé trois mois à signaler un compte qui me menaçait, raconte une enseignante de Montréal. À un moment, j’ai reçu un mail automatique : ‘Merci d’avoir signalé ce contenu. Nous l’avons examiné et décidé qu’il ne violait pas nos règles.’ »

Québec solidaire mise sur une approche hybride : une ligne téléphonique et en ligne, avec des intervenants formés pour guider les victimes à travers le labyrinthe juridique et technologique. « On veut briser l’isolement, explique une source proche du dossier. Aujourd’hui, une femme sur deux qui subit de la cyberviolence ne parle à personne de ce qu’elle vit. »

Mais 6 millions, c’est une goutte d’eau. À titre de comparaison, le gouvernement Legault a injecté 12 millions en 2023 pour lutter contre les ITSS (infections transmises sexuellement), sans que cela ne fasse les gros titres. La cyberviolence, elle, reste un sujet confidentiel. Pourtant, les coûts sont immenses : perte d’emploi, dépression, suicide. Une étude de l’Université de Montréal estime qu’une victime de revenge porn a 3 fois plus de risques de développer des troubles anxieux que la moyenne.

Alors pourquoi ce décalage ? Parce que la cyberviolence, c’est souvent « juste » des mots, des images, des likes mal placés. « La société tolère encore l’idée qu’une femme ‘provoque’ en postant une photo, ou qu’un homme ‘exagère’ quand il se fait insulter en ligne, analyse la sociologue Sophie Bourgeois. Mais quand c’est une femme qui subit ça, ça devient ‘dramatique’. »

Et puis, il y a l’effet masculiniste. Depuis 2020, les groupes radicaux ont inondé les réseaux de discours misogynes, de théories du complot genrées, et de campagnes de harcèlement ciblé contre des féministes, des politiques, des journalistes. « Les femmes qui osent parler de droits reproductifs, d’égalité salariale, elles se font traquer, leurs adresses fuitées, leurs familles menacées, raconte Ghazal. C’est une stratégie de peur. »

La ligne d’aide de Québec solidaire vise aussi à désamorcer ça. Mais avec 6 millions, on peut faire beaucoup de choses… ou très peu. « Si c’est juste une ligne avec deux personnes qui répondent, ça ne changera rien, prévient une travailleuse sociale. Il faudrait des avocats spécialisés, des partenariats avec les FAI, des protocoles clairs avec la police. »

Le vrai défi ? La justice. Aujourd’hui, une plainte pour cyberviolence au Québec a moins de 10 % de chances d’aboutir. Les procureurs manquent de formation, les juges ne comprennent pas toujours les mécanismes des réseaux sociaux, et les peines sont dérisoires. « En 2023, un homme a écopé de 6 mois de prison pour avoir diffusé des vidéos intimes de son ex, raconte une juriste. Six mois. Pour ruiner une vie. »

Les 600 millions qui ne suffiront peut-être pas

Si la cyberviolence est un problème, les violences physiques et psychologiques le sont encore plus. Et là, Québec solidaire frappe fort : 1 000 nouvelles places en maisons d’hébergement d’ici 2026. Un investissement colossal, mais qui arrive trop tard pour beaucoup.

Au Québec, 1 femme meurt chaque 10 jours sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint. En 2023, 12 femmes ont été tuées ainsi. Les listes d’attente pour une place en refuge dépassent souvent 6 mois. « Une femme qui fuit son conjoint violent, elle a deux options : retourner chez elle et risquer sa vie, ou attendre six mois dans un hôtel payé de sa poche, explique Caroline, directrice d’une maison d’hébergement à Sherbrooke. Six mois, c’est six mois où l’homme a le temps de la retrouver, de la menacer, de la traquer. »

Les 600 millions de Québec solidaire pourraient sauver des vies. Mais est-ce que c’est assez ?

Prenons l’exemple de la Maison des femmes de Montréal. En 2022, ils ont dû refuser 1 200 femmes faute de place. En 2023, malgré une augmentation de 20 % de leur budget, ils n’ont pu en accueillir que 5 % de plus. « L’argent ne suffit pas, il faut des locaux, du personnel, des partenariats avec les hôpitaux, les écoles, les employeurs, dit leur directrice. Et même là, dans certaines régions, une femme qui fuit doit parcourir 200 km pour trouver une place. »

Le gouvernement Legault avait promis 500 nouvelles places en 2022. Résultat ? 312 ouvertes en deux ans. Les retards sont légendaires : des maisons promises depuis 2019 n’ont toujours pas vu le jour. « On nous dit que c’est ‘complexe’, que c’est ‘long’, mais des vies sont en jeu, martèle une travailleuse sociale. On ne construit pas un hôpital en cinq ans, alors pourquoi une maison d’hébergement ? »

Québec solidaire mise sur l’urgence. « On veut cibler les femmes les plus vulnérables : celles qui ont des enfants, celles qui n’ont pas de famille, celles qui viennent de l’immigration, explique une porte-parole du parti. Ces femmes-là, elles n’ont nulle part où aller. »

Mais l’argent seul ne résout pas tout. Il faudrait aussi réformer la Loi sur la protection de la jeunesse pour que les enfants de mères violentées soient mieux protégés, former les policiers à ne plus minimiser les plaintes pour violence conjugale, et obliger les plateformes à supprimer les comptes haineux sous 24 heures. Rien de tout ça n’est prévu dans le plan.

Le piège des bonnes intentions

Québec solidaire a un avantage : ils parlent de ces sujets sans filtre. Pas de langue de bois, pas de « on va voir », pas de « c’est compliqué ». « On assume que c’est un problème politique, pas technique, dit Ghazal. Les femmes ne devraient pas avoir à se battre pour survivre. »

Pourtant, le parti divise sur la question. Certains membres critiquent l’absence de mesures contre les discours masculinistes en ligne, jugés trop légers. « On donne de l’argent pour les victimes, mais on ne touche pas aux racines du problème : les groupes qui normalisent la haine contre les femmes, argue un militant. C’est comme soigner les symptômes sans enlever la tumeur. »

Et puis, il y a la question des priorités. 600 millions pour les refuges, c’est bien. Mais pendant ce temps, les budgets des centres d’aide aux victimes de viol sont gelés depuis 2020. « On nous dit que la violence conjugale est une urgence, mais quand on va chercher des fonds pour les centres de crise, on se fait répondre que ‘l’argent est déjà alloué ailleurs’, raconte une psychologue. C’est quoi, ‘ailleurs’ ? »

Ce que ça change vraiment

La ligne d’aide pour la cyberviolence, ça pourrait donner un peu de répit à des milliers de femmes. Les nouvelles places en refuge, ça pourrait en sauver quelques-unes. Mais est-ce que ça suffira ?

Non. Parce que la violence contre les femmes, c’est un système. Un système qui repose sur l’impunité, la peur, et l’idée que ‘c’est normal’.

Les chiffres de Québec solidaire sont ambitieux. Mais les moyens ? Ils sont à la hauteur du problème ? Non.

Pourquoi ? Parce que la vraie bataille, elle se joue ailleurs. Pas dans les refuges, pas dans les lignes téléphoniques, mais dans les têtes. Dans celles des hommes qui croient encore que « les femmes exagèrent », dans celles des politiques qui préfèrent fermer les yeux, dans celles des algorithmes qui amplifient la haine.

La cyberviolence, c’est la violence d’aujourd’hui. Et tant qu’on ne traitera pas ça comme tel, les 600 millions ne changeront pas grand-chose.

Une dernière chose : la prochaine fois que vous lirez un commentaire misogyne sur un article, ou que vous verrez une blague sur le viol partagée en story, demandez-vous une seconde. Est-ce que vous auriez ri si c’était votre sœur ? Votre mère ? Votre collègue ?

Parce que la cyberviolence, ça commence souvent par un like. Un partage. Un silence.

R
R Galaxie Rédaction

ARTICLES SIMILAIRES

Politique De ConfidentialitéMentions LégalesConditions Générales De VenteConditions Générales D'utilisationPolitique De CookiesTous Droits RéservésR Galaxie