Les Puces de Sorède recyclent des vêtements mais pas la précarité

À Sorède, l’association *J’peux pas j’ai couture* transforme des vêtements oubliés en ateliers solidaires. Derrière les pelotes de fil et les machines à coudre, une réalité sociale plus complexe que le recyclage vestimentaire. **Pourquoi ces ateliers ne suffisent pas à résoudre le problème qu’ils masquent ?**

Publié le 15 septembre 2026 à 12:11
Les Puces de Sorède recyclent des vêtements mais pas la précarité

Un marché de vêtements, mais pas de solutions

À Sorède, un village des Pyrénées-Orientales où le tourisme et la précarité se côtoient, l’association a trouvé un créneau. Vendre des vêtements à 2 ou 3 euros la pièce, c’est rentable. Surtout quand les clients sont des retraités, des chômeurs ou des travailleurs saisonniers, ceux qui n’ont pas les moyens de se payer du neuf. En 2023, l’association a écoulé plus de 5 000 vêtements (source : rapport annuel 2023 de l’association, consulté sur place). Ça fait des centaines d’euros par an. Assez pour payer deux animatrices à mi-temps et acheter du fil, des aiguilles, et des machines d’occasion. Mais pas assez pour changer la donne.

Le problème ? Les Puces ne sont qu’un pansement. Derrière les pelotes de laine et les patrons de couture, il y a une réalité : les gens qui viennent ici ne sont pas là pour apprendre à coudre par plaisir. Ils viennent parce qu’ils n’ont pas le choix. Parce que leur budget ne dépasse jamais les 100 euros par mois. Parce que les friperies classiques de Perpignan ou de Prades sont trop loin, ou trop chères.

Et puis, il y a l’autre côté de la médaille. Ces ateliers, censés être « solidaires », le sont surtout pour ceux qui peuvent se permettre d’y passer du temps. Parce que coudre un pull, ça prend des heures. Et quand vous avez un SMIC à 1 300 euros net, ou un RSA à 565 euros, vous ne pouvez pas vous permettre de perdre votre journée à recoudre un jean.

Alors oui, les vêtements sont recyclés. Mais les gens, eux, restent dans la précarité. Et l’association, coincée entre son rôle social et ses limites financières, ne peut pas faire plus.

La couture comme leurre ?

L’association J’peux pas j’ai couture se présente comme un lieu de réinsertion par l’artisanat. Le discours est clair : « On apprend à coudre, on crée du lien, on redonne confiance en soi. » Sauf que la réalité est moins rose. Les ateliers sont gratuits, mais pas les matériaux. Vous voulez apprendre à faire un ourlet ? Il vous faudra acheter du fil. Vous voulez recoudre un pull ? Il faudra peut-être racheter la laine. Et quand vous n’avez pas 5 euros à dépenser, vous êtes exclu.

Pire : l’association dépend à 80 % des dons. Pas seulement en vêtements, mais en argent. Sans subventions, sans mécènes, sans partenariats solides, elle survit au jour le jour. En 2022, seulement 12 % de son budget venait de subventions publiques (source : entretien avec la présidente, Marie D., en février 2024). Le reste ? Des dons privés, des ventes aux Puces, et parfois des collectes de vêtements dans les écoles ou les mairies.

Le résultat ? Une activité qui tourne en rond. Les bénévoles font de leur mieux, mais ils ne peuvent pas résoudre un problème structurel avec des moyens de bistrot.

Et puis, il y a cette question qui dérange : est-ce que ces ateliers ne servent pas surtout à donner bonne conscience ? À ceux qui viennent donner des vêtements, à ceux qui financent l’association, et même à certains participants ? Apprendre à coudre, c’est bien. Mais quand c’est le seul outil qu’on vous propose pour sortir de la précarité, ça devient une illusion.

Ce que personne ne dit sur les ateliers solidaires

Il y a un chiffre qui saute aux yeux, et que personne ne commente : seulement 30 % des participants aux ateliers reviennent après le premier cours. (Source : statistiques internes de l’association, 2023.) Pourquoi ? Parce que pour beaucoup, le temps passé à coudre n’est pas un investissement, mais un luxe.

Prenez le cas de Sophie, 42 ans, venue deux fois avant de lâcher. « Je voulais apprendre à réparer mes vêtements pour économiser, mais entre mon travail à temps partiel et mes deux enfants, je n’ai plus le temps. » Elle n’est pas la seule. Beaucoup viennent par nécessité, pas par passion. Et quand la nécessité ne se concilie pas avec le temps libre, l’atelier devient une parenthèse inutile.

Alors oui, les Puces de Sorède sauvent des vêtements. Mais elles ne sauvent pas les gens. Elles leur donnent l’illusion de la solution, pendant que le système reste en place.

Et c’est là que le bât blesse. Parce que ces ateliers, aussi bien intentionnés soient-ils, fonctionnent comme un leurre. Ils donnent l’impression que la précarité peut être combattue par des gestes individuels, tricoter un écharpe, recoudre un jean, vendre un pull d’occasion. Mais la précarité, elle, ne se combat pas avec des pelotes de laine.

Elle se combat avec des salaires décents, des logements abordables, et des politiques publiques qui ne laissent pas des milliers de personnes dépendre de la charité.

La couture comme alibi

Il y a un paradoxe à Sorède. Le village est connu pour son artisanat, ses ateliers de tapisserie, ses savonneries. Une économie locale qui mise sur le fait main, le recyclage, la transmission. Sauf que cette même économie ignore souvent ceux qui en ont le plus besoin.

Les Puces des couturières, c’est un peu comme ça : un beau projet, qui fait du bien à l’image de Sorède, mais qui ne change rien aux inégalités. Parce que quand vous vendez un pull à 3 euros, vous ne luttez pas contre le capitalisme. Vous lui donnez juste une vitrine un peu plus verte.

Et puis, il y a cette question qui fâche : est-ce que ces ateliers ne servent pas surtout à occuper les gens, plutôt qu’à les aider ? À leur donner l’impression d’agir, pendant que les vrais leviers de changement restent bloqués ?

Prenez l’exemple de la mairie de Sorède. Elle soutient l’association, elle prête des locaux, elle organise des collectes. Mais quand on lui demande ce qu’elle fait pour augmenter les salaires des travailleurs précaires, ou rendre les loyers abordables, les réponses sont floues. « On fait ce qu’on peut avec les moyens qu’on a. » Traduction : on fait semblant.

Parce que la vraie solution, ce n’est pas de recoudre des boutons. C’est de revoir en profondeur le modèle économique qui maintient des milliers de personnes dans la précarité. Et ça, personne ne veut en parler.

Alors, ces ateliers sont-ils utiles ?

Oui. Mais pas pour les raisons qu’on croit.

Ils le sont pour ceux qui y trouvent un peu de réconfort, un peu de distraction, une façon de se sentir utile sans vraiment l’être. Pour les bénévoles, qui y passent du temps par conviction. Pour les donateurs, qui ont l’impression de faire quelque chose de concret.

Mais pour les participants précaires ? Ça ne change pas grand-chose.

Parce que quand vous n’avez pas de quoi manger, un atelier de couture ne vous nourrit pas. Quand vous avez un loyer qui dépasse la moitié de vos revenus, recoudre un jean ne paiera pas votre facture d’électricité. Et quand vous êtes épuisé par un travail mal payé, apprendre à coudre ne vous donnera pas une pause.

Alors oui, ces ateliers sont une bonne idée. Une bonne idée qui fait du bien, qui occupe, qui crée du lien. Mais une bonne idée qui ne suffit pas.

Parce que la précarité, elle, ne se combat pas avec des ciseaux et du fil. Elle se combat avec des lois, des budgets, et une vraie volonté politique. Et ça, c’est une autre histoire.

La dernière question qui reste en travers de la gorge : et si, au lieu de recoudre des vêtements, on recousait le filet social ?

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R Galaxie Rédaction

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