Le pétrole flambe, les pompes à essence restent muettes
Votre plein coûte 1,70 € le litre en moyenne, comme depuis trois mois. Pourtant, le baril de Brent a grimpé de 3,2% en une semaine, poussé par les frappes américaines et israéliennes sur les positions iraniennes près du détroit d’Ormuz. Ce goulet d’étranglement, par où transitait 20% des hydrocarbures mondiaux avant la guerre, est aujourd’hui un champ de mines géopolitique. Et personne ne semble s’en soucier, du moins pas sur votre facture.
Pourquoi cette cécité ?
Les raffineries jouent les sourds
Les cours du pétrole montent, mais votre essence, elle, traîne. La raison ? Les raffineurs français, comme TotalEnergies ou Sofiprotéol, ont des stocks pleins à craquer. En janvier, la France a importé 12% de pétrole en plus que la moyenne des trois dernières années (source : Direction générale de l’énergie et du climat). Résultat : les marges des raffineurs explosent, mais ils ne répercutent pas tout sur le prix final. Ils préfèrent attendre.
Attendre quoi ? Que les cours redescendent, bien sûr. Ou que l’État, sous pression, leur impose une hausse officielle pour éviter les accusations de profit excessif. Un jeu dangereux. Si les prix montent trop, les raffineurs seront accusés de spéculer. S’ils les bloquent, les automobilistes vont râler. Ils misent sur l’entre-deux.
Pourtant, le détroit d’Ormuz, lui, ne joue pas. Les États-Unis y ont envoyé des porte-avions en février, et l’Iran a riposté en sabotant des pétroliers. Un conflit qui pourrait durer.
L’Europe paie déjà, sans le savoir
Vos 1,70 € le litre, c’est déjà 15 centimes de plus qu’il y a un an. Mais ce n’est rien comparé à ce que paient les Européens de l’Est. En Pologne, l’essence coûte 1,90 €, et à Budapest, 2,05 €. Pourquoi cette différence ? Parce que l’Europe du Sud, comme la France, est gâtée par ses raffineries locales. L’Europe de l’Est, elle, importe tout.
Et quand les tensions montent au Moyen-Orient, ce sont les pays dépendants qui trinquent en premier. La Commission européenne a déjà prévenu : si le conflit s’étend, les prix pourraient sembler à ceux de 2022 (lire : +50 centimes le litre). Mais personne ne vous le dira avant que ce ne soit trop tard.
Le vrai problème : on a oublié comment ça marche
En 2022, quand le baril a frôlé les 120 $, tout le monde a compris la mécanique. Aujourd’hui, avec 85 $, on fait semblant de ne pas voir. Pourquoi ? Parce que les gens ont oublié que le pétrole, c’est comme l’électricité : quand ça monte, ça monte vite. Et quand ça redescend, ça redescend encore plus vite.
Le détroit d’Ormuz, c’est le thermostat du marché. Si un pétrolier est coulé là-bas, les prix décollent en 48 heures. Or, depuis février, trois navires ont été endommagés dans la zone. Trois de trop.
Pourtant, les gouvernements ferment les yeux. La France a réduit ses stocks stratégiques de pétrole de 10% depuis 2020 (source : Ministère de la Transition écologique). On mise sur la paix. Sauf que la paix, au Moyen-Orient, ça se négocie. Pas ça ne se décrète.
Ce que les pompes à essence cachent
Derrière vos 1,70 €, il y a une autre vérité : les raffineurs gagnent des milliards sans que vous le sachiez.
Prenez TotalEnergies : en 2023, le groupe a réalisé 12 milliards d’euros de bénéfices sur le raffinage. Soit 30% de plus qu’en 2022. Et devinez qui paie ? Pas les actionnaires, pas les États : vous.
Leur stratégie ? Étaler la hausse. Ils augmentent les prix… mais par paliers. Un centime ici, deux là, juste assez pour que ça passe inaperçu. C’est du pain béni pour les algorithmes de prix dynamiques qu’ils utilisent. Résultat : vous mettez 10 minutes de plus à la pompe sans comprendre pourquoi.
Le pire ? Ils savent que vous ne réagirez pas. Parce que vous avez déjà tourné la page sur la crise pétrolière. Vous croyez que c’était une exception. Ça ne l’était pas.
Le prochain choc est déjà en route
Les analystes de Goldman Sachs tablent sur un baril à 100 $ d’ici fin 2024 si le conflit au Moyen-Orient s’enlise. 100 $, c’est 2,10 € le litre en France.
Pourtant, personne ne parle de rationnement. Personne ne parle de taxes d’urgence. On attend.
Attendre que les marchés s’autorégulent ? Attendre que l’Iran se lasse ? Non. On attend que les électeurs oublient.
Parce que la prochaine fois que vous irez faire le plein, ce sera 50 centimes de plus. Et là, peut-être, on vous expliquera enfin pourquoi.
Mais trop tard.