Un dispositif qui arrive trop tard pour certains, trop tĂŽt pour dâautres
La PrEP, câest lâhistoire dâun mĂ©dicament qui aurait pu Ă©viter des dizaines de contaminations. En mĂ©tropole, on en parle depuis 2016, et les associations de lutte contre le sida ont fait du porte-Ă -porte pour convaincre les populations Ă risque. Ici, en PolynĂ©sie, on y pense seulement maintenant. Pourquoi ? Parce que les prioritĂ©s sont ailleurs. Le diabĂšte, lâhypertension, les problĂšmes dentaires liĂ©s Ă lâalimentation ultra-transformĂ©e⊠Le VIH, câest lâenfant pauvre des statistiques locales. Pourtant, selon les derniers chiffres de lâARS OcĂ©an Indien, 12 nouveaux cas de VIH ont Ă©tĂ© diagnostiquĂ©s en 2022 en PolynĂ©sie française, un nombre faible, mais en hausse par rapport aux annĂ©es prĂ©cĂ©dentes. Et ce nâest pas prĂšs de sâarrĂȘter, si personne ne bouge.
Le problĂšme, câest que la PrEP, ça ne sâimprovise pas. Il faut un suivi mĂ©dical rĂ©gulier, des analyses sanguines, une ordonnance renouvelĂ©e tous les trois mois. Et surtout, il faut que les mĂ©decins en parlent. Or, entre deux consultations pour des maux de ventre ou des infections urinaires, personne nâa le temps dâaborder la prĂ©vention du VIH avec un patient qui ne pose pas la question. « On a des patients qui viennent me voir en disant : âDocteur, je prends de la PrEP, mais je ne sais pas comment ça marcheâ », raconte un infectiologue sous couvert dâanonymat. « Ils lâont achetĂ©e sur internet, ou un pote leur a dit dâen prendre. Mais ils ne savent pas quâil faut des analyses avant, aprĂšs, et tous les mois. »
Et puis, il y a le coût. En métropole, la PrEP est remboursée à 65 %. Ici, en phase pilote, elle est gratuite. Mais les analyses de suivi, elles, coûtent cher. Entre 50 et 100 euros par prise de sang. Pour qui gagne le SMIC polynésien (environ 1 500 euros net par mois), ça fait mal. Surtout quand on sait que les mutuelles locales ne couvrent pas toujours ces frais.
Les associations crient au scandale, les autorités répondent par des circulaires
Les associations de lutte contre le sida, elles, ne dĂ©colĂšrent pas. « On nous dit que la PrEP est disponible, mais en rĂ©alitĂ©, câest comme si on ouvrait une boutique sans Ă©tiquettes ni prix », lance une militante dâAIDES PolynĂ©sie. « Les gens ne savent pas oĂč aller, comment faire, qui contacter. Et les mĂ©decins, soit ils ne connaissent pas le dispositif, soit ils nâont pas le temps de sâen occuper. »
CĂŽtĂ© institutions, on sort les communiquĂ©s rassurants. Le gouvernement polynĂ©sien a annoncĂ© un « renforcement de la prĂ©vention » et un « accompagnement renforcĂ© » des patients. En thĂ©orie. En pratique, les centres de santĂ© peinent Ă former leur personnel. « On a eu une formation de deux heures sur la PrEP, il y a trois mois », tĂ©moigne une infirmiĂšre dâun centre de santĂ© de Moorea. « Deux heures. Pour apprendre Ă gĂ©rer un traitement qui va changer la vie de certaines personnes. »
Et puis, il y a le problĂšme de la stigmatisation. En PolynĂ©sie, parler du VIH, câest encore un peu parler de la honte. Beaucoup de patients prĂ©fĂšrent garder leur sĂ©ropositivitĂ© pour eux, par peur du jugement. La PrEP, dans ce contexte, pourrait ĂȘtre perçue comme une sorte dâavalanche : si on en parle, câest quâil y a un problĂšme. Et personne ne veut entendre ça.
Ce qui cloche dans le suivi médical : trop de paperasse, pas assez de médecins
Le protocole est simple sur le papier. Trois consultations par an, des analyses sanguines, et hop : la PrEP est renouvelĂ©e. Sauf que sur le terrain, câest la galĂšre.
Dâabord, il faut trouver un mĂ©decin prescripteur. En mĂ©tropole, les centres de planning familial ou les associations gĂšrent ça facilement. Ici, les gĂ©nĂ©ralistes sont dĂ©bordĂ©s, et les spĂ©cialistes en maladies infectieuses ? Il nây en a que deux Ă Papeete. Deux. Pour 280 000 habitants. « On me demande des ordonnances pour la PrEP, mais je nâai pas le temps de faire le suivi », explique un mĂ©decin. « Je prescris, je renvoie au labo, et puis câest aux patients de se dĂ©brouiller pour les analyses. Sauf que beaucoup ne le font pas. »
Ensuite, il y a la question des laboratoires. Certains refusent de faire les analyses nĂ©cessaires, soit parce quâils ne sont pas Ă©quipĂ©s, soit parce quâils estiment que ça ne rentre pas dans leur « cĆur de mĂ©tier ». RĂ©sultat : les patients doivent parfois faire des allers-retours entre Papeete et les Ăźles, avec des dĂ©lais qui peuvent dĂ©passer un mois. Un mois sans suivi, câest un mois oĂč le traitement peut devenir inefficace.
Et puis, il y a les oublis. Les patients qui perdent leur ordonnance, ceux qui ne se souviennent pas de leur prochaine prise de sang, ceux qui annulent leur rendez-vous parce quâils ont « mieux Ă faire ». La PrEP, câest un traitement qui demande une discipline de fer. En mĂ©tropole, les associations ont mis en place des rappels SMS, des groupes de parole, des espaces dĂ©diĂ©s. Ici, on est encore Ă lâĂąge de pierre.
Les populations à risque savent-elles que la PrEP existe ? Pas forcément.
Qui prend vraiment la PrEP en PolynĂ©sie ? Les hommes ayant des rapports avec des hommes (HARSAH), pour lâinstant. Mais selon une Ă©tude de lâANRS (Agence Nationale de Recherche sur le Sida) publiĂ©e en 2021, seulement 15 % des HARSAH Ă©ligibles en mĂ©tropole en avaient connaissance. En PolynĂ©sie, personne nâa fait le chiffre. Personne ne sait non plus combien de personnes sĂ©ropositives ignorent encore leur statut. Parce que se faire dĂ©pister, ici, ça reste compliquĂ©.
Les centres de dĂ©pistage sont peu nombreux, et lâanonymat nâest pas toujours garanti. « Beaucoup de gens ont peur que leur employeur ou leur famille apprennent quâils se sont fait tester », confie une travailleuse sociale. « RĂ©sultat : ils attendent. Ils attendent que les symptĂŽmes apparaissent. Et quand ils arrivent, câest souvent trop tard pour Ă©viter la transmission. »
La PrEP, dans ce contexte, pourrait ĂȘtre une bouĂ©e de sauvetage. Mais pour que ça marche, il faudrait que les gens en entendent parler. Que les mĂ©decins en parlent. Que les mĂ©dias en parlent. Or, pour lâinstant, le sujet reste confidentiel. Trop technique, trop « mĂ©tropole », trop « gay » pour certains. Comme si le VIH ne concernait que les autres.
Et maintenant ? Attendre que ça marche⊠ou que ça échoue
La phase pilote de la PrEP en PolynĂ©sie doit durer deux ans. Deux ans pour voir si le dispositif tient la route. Deux ans pour former les mĂ©decins, sensibiliser les populations, et peut-ĂȘtre, enfin, commencer Ă faire baisser les chiffres du VIH.
Mais pour lâinstant, on est loin du compte. Les associations rĂ©clament plus de moyens, une meilleure formation des soignants, et une campagne dâinformation digne de ce nom. Les autoritĂ©s rĂ©pondent quâelles « font ce quâelles peuvent ». Sauf que « ce quâelles peuvent », pour lâinstant, ça ressemble Ă un coup dâĂ©pĂ©e dans lâeau.
Le vrai problĂšme, câest que la PrEP, câest comme un parapluie : ça ne sert Ă rien si personne ne sait quâil existe. Et en PolynĂ©sie, pour lâinstant, personne ne semble vraiment sâen soucier.