La PrEP débarque en Polynésie, mais les médecins manquent de temps pour en parler

La phase pilote de la PrEP est lancée en Polynésie française, mais les professionnels de santé peinent à expliquer son fonctionnement. Entre méconnaissance et lourdeur administrative, le dispositif risque de rester confidentiel. Voici ce qui change, ce qui coince, et pourquoi certains y voient une occasion ratée.

Publié le 17 octobre 2026 à 12:12
La PrEP débarque en Polynésie, mais les médecins manquent de temps pour en parler

Un dispositif qui arrive trop tard pour certains, trop tît pour d’autres

La PrEP, c’est l’histoire d’un mĂ©dicament qui aurait pu Ă©viter des dizaines de contaminations. En mĂ©tropole, on en parle depuis 2016, et les associations de lutte contre le sida ont fait du porte-Ă -porte pour convaincre les populations Ă  risque. Ici, en PolynĂ©sie, on y pense seulement maintenant. Pourquoi ? Parce que les prioritĂ©s sont ailleurs. Le diabĂšte, l’hypertension, les problĂšmes dentaires liĂ©s Ă  l’alimentation ultra-transformĂ©e
 Le VIH, c’est l’enfant pauvre des statistiques locales. Pourtant, selon les derniers chiffres de l’ARS OcĂ©an Indien, 12 nouveaux cas de VIH ont Ă©tĂ© diagnostiquĂ©s en 2022 en PolynĂ©sie française, un nombre faible, mais en hausse par rapport aux annĂ©es prĂ©cĂ©dentes. Et ce n’est pas prĂšs de s’arrĂȘter, si personne ne bouge.

Le problĂšme, c’est que la PrEP, ça ne s’improvise pas. Il faut un suivi mĂ©dical rĂ©gulier, des analyses sanguines, une ordonnance renouvelĂ©e tous les trois mois. Et surtout, il faut que les mĂ©decins en parlent. Or, entre deux consultations pour des maux de ventre ou des infections urinaires, personne n’a le temps d’aborder la prĂ©vention du VIH avec un patient qui ne pose pas la question. « On a des patients qui viennent me voir en disant : ‘Docteur, je prends de la PrEP, mais je ne sais pas comment ça marche’ », raconte un infectiologue sous couvert d’anonymat. « Ils l’ont achetĂ©e sur internet, ou un pote leur a dit d’en prendre. Mais ils ne savent pas qu’il faut des analyses avant, aprĂšs, et tous les mois. »

Et puis, il y a le coût. En métropole, la PrEP est remboursée à 65 %. Ici, en phase pilote, elle est gratuite. Mais les analyses de suivi, elles, coûtent cher. Entre 50 et 100 euros par prise de sang. Pour qui gagne le SMIC polynésien (environ 1 500 euros net par mois), ça fait mal. Surtout quand on sait que les mutuelles locales ne couvrent pas toujours ces frais.

Les associations crient au scandale, les autorités répondent par des circulaires

Les associations de lutte contre le sida, elles, ne dĂ©colĂšrent pas. « On nous dit que la PrEP est disponible, mais en rĂ©alitĂ©, c’est comme si on ouvrait une boutique sans Ă©tiquettes ni prix », lance une militante d’AIDES PolynĂ©sie. « Les gens ne savent pas oĂč aller, comment faire, qui contacter. Et les mĂ©decins, soit ils ne connaissent pas le dispositif, soit ils n’ont pas le temps de s’en occuper. »

CĂŽtĂ© institutions, on sort les communiquĂ©s rassurants. Le gouvernement polynĂ©sien a annoncĂ© un « renforcement de la prĂ©vention » et un « accompagnement renforcĂ© » des patients. En thĂ©orie. En pratique, les centres de santĂ© peinent Ă  former leur personnel. « On a eu une formation de deux heures sur la PrEP, il y a trois mois », tĂ©moigne une infirmiĂšre d’un centre de santĂ© de Moorea. « Deux heures. Pour apprendre Ă  gĂ©rer un traitement qui va changer la vie de certaines personnes. »

Et puis, il y a le problĂšme de la stigmatisation. En PolynĂ©sie, parler du VIH, c’est encore un peu parler de la honte. Beaucoup de patients prĂ©fĂšrent garder leur sĂ©ropositivitĂ© pour eux, par peur du jugement. La PrEP, dans ce contexte, pourrait ĂȘtre perçue comme une sorte d’avalanche : si on en parle, c’est qu’il y a un problĂšme. Et personne ne veut entendre ça.

Ce qui cloche dans le suivi médical : trop de paperasse, pas assez de médecins

Le protocole est simple sur le papier. Trois consultations par an, des analyses sanguines, et hop : la PrEP est renouvelĂ©e. Sauf que sur le terrain, c’est la galĂšre.

D’abord, il faut trouver un mĂ©decin prescripteur. En mĂ©tropole, les centres de planning familial ou les associations gĂšrent ça facilement. Ici, les gĂ©nĂ©ralistes sont dĂ©bordĂ©s, et les spĂ©cialistes en maladies infectieuses ? Il n’y en a que deux Ă  Papeete. Deux. Pour 280 000 habitants. « On me demande des ordonnances pour la PrEP, mais je n’ai pas le temps de faire le suivi », explique un mĂ©decin. « Je prescris, je renvoie au labo, et puis c’est aux patients de se dĂ©brouiller pour les analyses. Sauf que beaucoup ne le font pas. »

Ensuite, il y a la question des laboratoires. Certains refusent de faire les analyses nĂ©cessaires, soit parce qu’ils ne sont pas Ă©quipĂ©s, soit parce qu’ils estiment que ça ne rentre pas dans leur « cƓur de mĂ©tier ». RĂ©sultat : les patients doivent parfois faire des allers-retours entre Papeete et les Ăźles, avec des dĂ©lais qui peuvent dĂ©passer un mois. Un mois sans suivi, c’est un mois oĂč le traitement peut devenir inefficace.

Et puis, il y a les oublis. Les patients qui perdent leur ordonnance, ceux qui ne se souviennent pas de leur prochaine prise de sang, ceux qui annulent leur rendez-vous parce qu’ils ont « mieux Ă  faire ». La PrEP, c’est un traitement qui demande une discipline de fer. En mĂ©tropole, les associations ont mis en place des rappels SMS, des groupes de parole, des espaces dĂ©diĂ©s. Ici, on est encore Ă  l’ñge de pierre.

Les populations à risque savent-elles que la PrEP existe ? Pas forcément.

Qui prend vraiment la PrEP en PolynĂ©sie ? Les hommes ayant des rapports avec des hommes (HARSAH), pour l’instant. Mais selon une Ă©tude de l’ANRS (Agence Nationale de Recherche sur le Sida) publiĂ©e en 2021, seulement 15 % des HARSAH Ă©ligibles en mĂ©tropole en avaient connaissance. En PolynĂ©sie, personne n’a fait le chiffre. Personne ne sait non plus combien de personnes sĂ©ropositives ignorent encore leur statut. Parce que se faire dĂ©pister, ici, ça reste compliquĂ©.

Les centres de dĂ©pistage sont peu nombreux, et l’anonymat n’est pas toujours garanti. « Beaucoup de gens ont peur que leur employeur ou leur famille apprennent qu’ils se sont fait tester », confie une travailleuse sociale. « RĂ©sultat : ils attendent. Ils attendent que les symptĂŽmes apparaissent. Et quand ils arrivent, c’est souvent trop tard pour Ă©viter la transmission. »

La PrEP, dans ce contexte, pourrait ĂȘtre une bouĂ©e de sauvetage. Mais pour que ça marche, il faudrait que les gens en entendent parler. Que les mĂ©decins en parlent. Que les mĂ©dias en parlent. Or, pour l’instant, le sujet reste confidentiel. Trop technique, trop « mĂ©tropole », trop « gay » pour certains. Comme si le VIH ne concernait que les autres.

Et maintenant ? Attendre que ça marche
 ou que ça Ă©choue

La phase pilote de la PrEP en PolynĂ©sie doit durer deux ans. Deux ans pour voir si le dispositif tient la route. Deux ans pour former les mĂ©decins, sensibiliser les populations, et peut-ĂȘtre, enfin, commencer Ă  faire baisser les chiffres du VIH.

Mais pour l’instant, on est loin du compte. Les associations rĂ©clament plus de moyens, une meilleure formation des soignants, et une campagne d’information digne de ce nom. Les autoritĂ©s rĂ©pondent qu’elles « font ce qu’elles peuvent ». Sauf que « ce qu’elles peuvent », pour l’instant, ça ressemble Ă  un coup d’épĂ©e dans l’eau.

Le vrai problĂšme, c’est que la PrEP, c’est comme un parapluie : ça ne sert Ă  rien si personne ne sait qu’il existe. Et en PolynĂ©sie, pour l’instant, personne ne semble vraiment s’en soucier.

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R Galaxie Rédaction

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