Le corps de Mamadou gît sur une natte, enveloppé dans un linceul rouge. Autour de lui, une dizaine d’hommes psalmodient en swahili, les mains tremblantes sur des tambours en peau de chèvre. Personne ne porte de gants. Personne ne pense aux gouttelettes de sueur contaminée qui coulent sur les visages. À Nizi, en plein territoire de Djugu, l’Ituri est un cimetière à ciel ouvert. Et l’OMS le sait depuis des mois.
L’étude qui confirme l’évidence Une publication de l’Organisation mondiale de la santé, datée du 15 octobre, le rappelle sans détour : les pratiques funéraires traditionnelles détruisent les efforts de traçage. Les familles attendent parfois 48 heures avant d’avertir les autorités sanitaires. 48 heures. Le temps qu’Ebola ait déjà contaminé trois autres villages. Le rapport cite un chiffre : 60 % des décès liés à la maladie dans cette zone sont signalés après l’enterrement. Après. Quand le virus a déjà eu le temps de circuler, de se nicher, de muter.
Pourtant, l’OMS ne propose aucune solution radicale. Juste des recommandations. Port des gants pour les porteurs de cercueils. Désinfection des mains à l’eau de Javel. Comme si on pouvait négocier avec la peur sacrée de la mort. Comme si les communautés locales allaient soudainement choisir de violer leurs rites plutôt que de risquer la malédiction des ancêtres.
Le piège des délais : quand consulter devient un luxe Mais ce n’est pas tout. Il y a aussi le temps perdu à atteindre les centres de santé. À Nizi, les routes sont des pistes de boue après la saison des pluies. Les motos-taxis, quand elles passent, coûtent l’équivalent de deux jours de salaire pour un agriculteur. Résultat : les symptômes d’Ebola, fièvre, vomissements, saignements, sont souvent confondus avec la malaria ou la dengue. Quand enfin le patient arrive à l’hôpital, c’est trop tard. Le taux de létalité dans cette zone dépasse les 70 %. Pour comparaison, lors de l’épidémie de 2014-2016 en Afrique de l’Ouest, il était de 40 %. On a reculé.
L’OMS le reconnaît dans son rapport : « Les retards dans la consultation médicale aggravent la transmission. » Sous-entendu : on a essayé les vaccins, les équipes mobiles, les campagnes de sensibilisation. Rien n’y fait. Parce que quand la mort frappe, les gens ne pensent pas science. Ils pensent ancêtres.
Pourquoi personne ne parle des milices ? Il y a un autre angle, plus sombre. Dans l’Ituri, les groupes armés, comme les ADF, ces rebelles islamistes qui contrôlent des zones entières, interdisent l’accès aux équipes médicales. Ils accusent les centres de traitement d’être des « pièges » pour recruter des enfants-soldats. Conséquence : dans les villages sous leur coupe, les taux de mortalité par Ebola sont inconnus. Personne n’ose y aller. Personne ne veut y aller. Et l’OMS, coincée entre diplomatie et urgence sanitaire, ferme les yeux.
Leur dernier bulletin épidémiologique mentionne « des défis logistiques majeurs ». Traduction : on ne sait pas comment faire. Pas comment vouloir.
Le vrai problème : un virus qui profite des guerres oubliées Ebola n’est pas qu’une maladie. C’est un miroir. Il révèle ce que le monde refuse de voir : la République démocratique du Congo est un pays en guerre depuis 30 ans. Pas une guerre déclarée, non. Une guerre par procuration, où les grandes puissances jouent aux échecs avec des populations civiles. Où les milices, les seigneurs de guerre et les armées régulières se partagent les ressources comme des enfants gâtés.
Dans ce contexte, parler de pratiques funéraires ou de délais de consultation, c’est parler à côté de la plaque. Le vrai frein, c’est l’effondrement de l’État. Les hôpitaux manquent de tout : médicaments, électricité, personnel. Les agents de santé sont payés en nourriture ou en promesses. Et quand un médecin signale un cas d’Ebola, il risque sa vie. Les populations le prennent pour un espion au service des tueurs blancs.
Ce que l’OMS ne dit pas Le rapport de l’OMS cite un chiffre clé : 12 000 cas suspects depuis le début de l’épidémie en août 2018. 12 000. Sur ces 12 000, seulement 3 000 ont été confirmés. Les 9 000 autres ? Enterrés selon les rites. Ou morts sans que personne ne le sache.
Pourtant, dans les couloirs de Genève, on parle d’échec partiel. On évoque des progrès. On minimise. Parce que reconnaître l’ampleur réelle de la catastrophe, ce serait admettre une chose simple : on a échoué. Pas à cause d’Ebola. À cause de nous.
La solution qui dérange Alors, que faire ? Interdire les enterrements traditionnels ? Impossible. Sanctionner les familles qui ne déclarent pas les décès ? Inutile, personne n’obéira. La seule piste crédible, c’est d’arméiser la réponse. Pas en envoyant des soldats, non. En paiant les milices pour qu’elles laissent passer les équipes médicales. En protégeant les agents de santé avec des escortes. En réparant les routes pour que les patients arrivent à l’hôpital avant que le virus ne les tue.
Mais ça, l’OMS n’en parle pas. Parce que ça coûterait cher. Parce que ça impliquerait de choisir : la santé publique ou le silence diplomatique. Et à Genève, on a toujours choisi le silence.
Le dernier mot : un virus qui attend À Nizi, les tambours résonnent encore. Mamadou est enterré. Demain, un autre corps sera lavé, parfumé à l’huile de palme, et confié à la terre sans qu’un seul échantillon ne soit prélevé. L’OMS publiera un nouveau rapport dans trois mois. Elle parlera de renforcement des capacités locales.
Ebola, lui, ne parlera pas. Il agira.
Et la prochaine fois, il frappera plus fort.