Le 12 mars, à 19h47, un message du préfet de police de Paris, Patrice Faure, atterrit dans les boîtes mail des médias. Pas un communiqué, non : une lettre ouverte, comme si on écrivait à des copains de promo. « Les exactions commises par certains manifestants lycéens ne peuvent rester sans réponse ferme », lance-t-il. « La responsabilité des parents est engagée », ajoute-t-il, comme un père de famille qui sort le grand jeu après que son gamin a cassé le vase en cristal. Sauf que le vase, là, c’est le contrat social. Et que le gamin, c’est 50 000 lycéens en colère depuis des semaines, dont une minorité qui défonce des vitrines, insulte les forces de l’ordre, et force l’État à durcir le ton. Le problème ? Personne ne sait plus très bien qui parle à qui.
Quand les parents deviennent des cibles faciles
Faure ne cite aucun nom. Pas de visages, pas de prénoms. Juste une généralisation froide : « Les parents doivent assumer leur rôle éducatif ». Comme si c’était une évidence. Comme si tous les parents de France avaient lâché prise. Or, les chiffres disent autre chose. Selon une enquête de l’Ifop publiée en 2023, 82 % des parents interrogés estiment « bien encadrer » leurs ados. 82 %. Le reste ? Des exceptions médiatisées, des cas sociaux connus des assistantes sociales, pas une masse amorphe de négligents. Alors pourquoi ce coup de massue ?
Parce que ça arrange tout le monde. Accuser les parents, c’est éviter de parler des causes. Du manque de psychologues dans les lycées, des programmes scolaires surchargés, des quartiers où les flics patrouillent comme dans une zone de guerre. Accuser les parents, c’est aussi faire diversion. « Vous voyez, ce n’est pas de notre faute si les gamins déconnent ! » Sous-entendu : « C’est la faute à pas de chance, à la société, aux réseaux sociaux… mais pas à nous. »
Et puis, il y a l’effet politique. À deux mois des européennes, personne n’a intérêt à laisser traîner l’image de la jeunesse française en mode émeutière. Alors Faure sort l’artillerie lourde : « Réponse ferme », « responsabilité parentale », « tolérance zéro ». Des mots qui font joli dans les discours, mais qui masquent une réalité bien moins glamour : les lycéens ne sont plus des enfants aux yeux de l’État. Ils sont des citoyens en colère, et l’État les traite comme des ennemis.
La tolérance zéro, ou comment transformer des manifestants en délinquants
Prenez l’exemple de la manifestation du 9 mars. Plusieurs centaines d’élèves du lycée Henri-IV, dans le 5ᵉ arrondissement, ont défilé contre la réforme des retraites. Certains ont scanné des QR codes pour vérifier leur identité. D’autres ont chanté des slogans. Rien de très violent. Pourtant, la préfecture a classé l’affaire comme une « exaction ». Pourquoi ? Parce que trois ou quatre d’entre eux ont jeté des pavés. Trois ou quatre. Sur des milliers.
Le problème, c’est que la répression ne distingue plus entre les casseurs et les autres. Les flics interviennent en force, les identifications se multiplient, les sanctions aussi. Résultat : des lycéens modèles se retrouvent fichés pour avoir « particip[é] à un mouvement de contestation », comme le rappelle le Syndicat de la magistrature. On glisse insidieusement vers une criminalisation de la protestation.
Et les parents dans tout ça ? Ils sont pris en étau. D’un côté, on leur dit « Assumez ! ». De l’autre, on leur rappelle que leur enfant peut se faire placarder comme « trouble à l’ordre public » pour avoir crié un slogan. Alors ils se taisent. Ou ils signent des décharges de responsabilité, comme ces parents du lycée Louis-le-Grand qui ont dû cocher une case pour autoriser leur enfant à manifester, sous peine de voir leur ado traité de « mineur non accompagné ».
C’est ça, la « réponse ferme » : un mélange de culpabilisation et de répression qui étouffe toute velléité de révolte.
Le vrai sujet : qui a peur de qui ?
Pourtant, derrière les vitrines cassées et les discours lissés, il y a une question qui dérange : qui a vraiment peur de qui ?
Les lycéens ? Ils ont peur de rater leur bac, de se faire virer de leur lycée, d’être étiquetés « émeutiers » pour la vie. Mais ils ont surtout peur de l’avenir. Peur des retraites, peur du chômage, peur d’un monde qui leur promet des miettes. Leur colère n’est pas gratuite. Elle est le symptôme d’un système qui les ignore.
L’État, lui, a peur de perdre le contrôle. Peur que la révolte ne s’étende, ne contamine, ne devienne ingérable. Alors il serre la vis. Il brandit la menace des parents, des sanctions, de la fermeté. Mais plus il serre, plus la corde craque.
Parce que la colère des lycéens n’est pas un caprice. C’est un signal. Un signal d’alerte. Et si on ne l’écoute pas, elle finira par exploser. Pas dans trois mois. Pas dans un an. Dès maintenant.
La prochaine fois, ce ne sera plus des pavés qui voleront
Les exactions ? Elles existeront toujours. Les casseurs ? Ils seront toujours là. Mais la vraie menace, ce n’est pas eux. C’est le silence.
Ce silence des parents qui n’osent plus parler, celui des profs qui ferment les yeux, celui des politiques qui préfèrent regarder ailleurs. Parce qu’au fond, tout le monde sait que la colère des lycéens n’est pas près de s’éteindre.
La prochaine fois, ils ne jetteront plus des pavés. Ils jetteront des bombes. Pas littéralement. Mais symboliquement. En boycottant les urnes, en refusant les stages non rémunérés, en quittant les filières qui ne mènent nulle part. La révolte change de forme. Et quand elle le fera, personne ne pourra dire qu’on ne l’avait pas vue venir.