Lula ou Flavio Bolsonaro ? Le Brésil tranche, mais la fracture reste ouverte
À São Paulo, dans un quartier où les graffitis « Fora Bolsonaro » côtoient les drapeaux brésiliens déchirés, les urnes vont décider. Pas seulement d’un président, mais d’une ligne politique. Lula, 78 ans, ancien syndicaliste devenu figure de la gauche latino-américaine, affronte Flavio Bolsonaro, 56 ans, héritier de l’extrême droite de son père. Les sondages donnent Lula gagnant, mais avec un écart serré, moins de 5 % selon Datafolha en septembre, et une abstention record attendue. Le vrai combat ? Ce n’est pas seulement entre deux hommes, mais entre deux visions du Brésil : un pays qui regarde vers l’Europe ou un qui se tourne vers les États-Unis de Trump.
Pourquoi les marchés tremblent malgré la victoire annoncée de Lula
Les investisseurs ont déjà fait leur choix. Depuis que Lula a repris les devants dans les sondages, le real s’est apprécié de 12 % face au dollar. Les marchés aiment Lula : ils connaissent son pragmatisme économique. En 2003, il a géré l’hyperinflation des années 1990 en maintenant un déficit maîtrisé, et en 2022, son gouvernement a évité le chaos malgré la crise post-pandémie.
Mais attention. Son retour au pouvoir coïncide avec une récession annoncée par le FMI (-3 % de croissance en 2023). Les Brésiliens, eux, ne sont pas dupes : 70 % des électeurs estiment que leur situation économique s’est dégradée sous Bolsonaro, selon l’Ibope. Pourtant, les réformes structurelles, fiscale, des retraites, restent bloquées par le Congrès. Lula promet de les relancer, mais personne ne sait si les élites brésiliennes, habituées aux aides publiques, accepteront de serrer la ceinture.
Le vrai risque ? Que Lula, une fois élu, doive composer avec un Congrès toujours dominé par le centrão, cette coalition de petits partis qui font et défont les gouvernements. En 2003, il avait mis 18 mois à faire passer ses premières lois. Cette fois, le temps presse : l’inflation explose (112 % sur 12 mois en 2022, selon l’IBGE), et les réserves de change s’épuisent.
Flavio Bolsonaro, l’héritier qui veut casser la gauche… mais divise même les siens
Flavio n’est pas son père. Lui, c’est le technocrate, l’homme des chiffres, celui qui a tenté de moderniser l’image de la famille Bolsonaro. Il a étudié l’économie à Harvard, parle anglais couramment, et a même voté contre son père sur des questions de corruption. Problème : personne ne lui fait vraiment confiance.
Son programme ? Une droite libérale, pro-marché, mais avec un discours social ultra-conservateur. Il veut réduire les dépenses publiques, privatiser des entreprises d’État comme Petrobras, et supprimer le ministère des Droits de la femme. Pour les évangéliques, son électorat historique, c’est parfait. Pour les classes moyennes urbaines, c’est un retour en arrière.
Le vrai défi de Flavio ? Convaincre les Brésiliens que son libéralisme économique ne sera pas payé en droits sociaux. Son père a gouverné avec 60 % d’abstention dans les urnes en 2022, un record. Flavio mise sur la peur : « Si Lula revient, ce sera le chaos fiscal, l’hyperinflation, la fuite des capitaux », répète-t-il en meeting. Sauf que les chiffres ne suivent pas. Le real a chuté de 30 % sous Bolsonaro, mais c’est surtout à cause de la spéculation, pas des politiques de Lula.
Son atout ? Trump. Le président américain a déjà appelé Bolsonaro pour lui dire : « Je vous soutiendrai. » Pour les Bolsonaristes, c’est une bénédiction. Pour les autres, c’est un signe : le Brésil pourrait devenir un satellite géopolitique des États-Unis, au détriment de ses alliances avec l’Afrique ou l’Asie.
Trump dans l’équation : le Brésil comme champ de bataille idéologique
Trump n’est pas neutre. Il a tweeté en soutien à Bolsonaro dès 2018, et aujourd’hui, il voit dans Flavio un allié contre Lula, perçu comme un « socialiste », un mot qui fait frémir Wall Street.
Pourquoi s’en mêler ? Parce que le Brésil, c’est le 9ème PIB mondial, un géant agricole, et une réserve stratégique de minerais. Si Flavio gagne, Trump aura un partenaire prêt à aligner le Brésil sur sa ligne anti-Chine, anti-ONU. Si Lula gagne, il devra gérer une relation tendue avec Washington, comme en 2003, quand il a critiqué la guerre en Irak.
Le vrai enjeu ? La souveraineté brésilienne. Sous Bolsonaro, le pays a accéléré les accords avec Israël, réduit les protections environnementales (l’Amazonie a perdu 13 235 km² de forêt en 2022, selon l’INPE), et s’est rapproché des régimes autoritaires. Lula promet de revenir sur tout ça.
Mais attention : même élu, il devra composer. Son gouvernement dépendra des États, et plusieurs gouverneurs sont bolsonaristes. La polarisation est telle que des violences électorales sont déjà craintes.
Ce que les urnes ne diront pas : la guerre culturelle est déjà perdue
Le Brésil n’est plus le même. Entre 2018 et 2022, le pays a basculé dans une guerre culturelle sans merci. Les réseaux sociaux sont des champs de bataille, les universités des bastions de la gauche, les églises évangéliques celles de la droite radicale.
Les chiffres le montrent :
- En 2013, les manifestations contre la hausse des transports réunissaient des millions de personnes, de gauche comme de droite. Aujourd’hui, elles sont clivées.
- En 2020, 60 % des Brésiliens se disaient « fiers » de leur démocratie. En 2023, seulement 30 % le pensent, selon le Latinobarómetro.
- Le nombre d’assassinats politiques a triplé depuis 2018, selon le Forum Brésilais de Sécurité Publique.
Le vrai problème ? Personne ne veut reculer. Les Bolsonaristes refusent de reconnaître leur défaite en 2022. Les Lulistes, eux, voient dans chaque victoire électorale un combat contre le « fascisme ».
Résultat : le Brésil est à la croisée des chemins. Soit il se réconcilie, soit il s’enfonce dans une guerre froide interne, avec Trump en spectateur actif.
Et après le 30 octobre ? Personne ne sait vraiment
Même si Lula gagne, et les sondages le donnent favori, rien n’est joué.
Premier obstacle : la transition. En 2022, Bolsonaro a refusé de reconnaître sa défaite pendant des semaines. Cette fois, il a promis de le faire… mais ses partisans, eux, ne l’entendent pas de cette oreille.
Deuxième problème : l’économie. Le Brésil a besoin d’investissements étrangers, mais les marchés attendent des réformes. Lula peut-il les faire passer sans trahir ses bases ?
Troisième défi : la violence. Les milices d’extrême droite, comme les « MBL » (Mouvement Brasil Livre), ne désarment pas. Elles ont déjà menacé de bloquer les routes si Lula gagne.
Quatrièmement : Trump. S’il est réélu en 2024, il ne laissera pas le Brésil s’éloigner de son orbite. S’il perd, le Brésil pourrait retrouver une marge de manœuvre.
Bref, peu importe qui gagne, le Brésil entre dans une période d’incertitude. La vraie question n’est pas « Lula ou Bolsonaro ? » mais « Comment en sortir ? »
Et personne n’a de réponse.