Le Maroc, pays des attentes brisées
Le Maroc est un pays où les projets se transforment en attentes. Vous voulez construire ? Les démarches s’étirent. Vous voulez importer ? Les douanes vous regardent de travers. Vous voulez vendre ? Les clients attendent que vous soyez déjà installé. Myriam au Citron n’est pas une exception. Elle a débarqué avec un business plan, des recettes testées en France, et une conviction : les Marocains adorent le sucré, mais pas comme en Europe. Moins de sucre, plus d’épices, des textures qui résistent à la chaleur. Elle avait raison sur le fond. Sauf que le fond, au Maroc, c’est souvent une illusion.
En 2023, le Maroc a accueilli 12 millions de touristes (source : Office National du Tourisme). Un record. Les cafés, les restaurants, les boutiques pullulent. Pourtant, les artisans étrangers qui veulent s’installer se heurtent à un mur : les délais. Un restaurant à Casablanca ? Comptez six mois pour les papiers. Une pâtisserie à Marrakech ? Douze, si vous avez de la chance. Les Marocains locaux, eux, ont des réseaux. Les étrangers, non. Myriam au Citron a cru que son profil franco-marocain lui donnerait un passe-droit. Elle s’est trompée.
Et puis il y a l’inflation. Le coût des matières premières a explosé depuis 2022 (+25 % pour le beurre, +40 % pour le cacao, selon les importateurs contactés). Les prix des loyers aussi. À Marrakech, un local commercial correct coûte entre 8 000 et 12 000 euros par mois. Pour une pâtisserie, c’est du suicide. Myriam avait économisé trois ans pour ce projet. Trois ans à se serrer la ceinture. Trois ans à rêver d’une boutique aux murs blancs, aux étagères en bois de cèdre, avec des clients qui attendent leur tour pour goûter les makrouds revisités. Trois ans. Pour rien.
Pourtant, elle n’a pas abandonné. Elle a pivoté. Pas par stratégie, par nécessité. Dessiner, c’était sa chute. À 22 ans, elle avait arrêté l’école d’art pour se lancer dans la pâtisserie. Elle croyait que c’était plus rentable. Elle avait tort. Le dessin, lui, rapportait. Ses illustrations de gâteaux, c’était du viral low-cost. Pas besoin de stock, pas besoin de fournisseurs, juste un crayon et une page blanche.
L’artiste par accident
Myriam au Citron n’est pas la première à basculer d’un métier à l’autre au Maroc. Il y a les Français qui arrivent avec un café-boutique et finissent par vendre des souks en ligne. Il y a les Italiens qui montent une pizzeria et se retrouvent à donner des cours de cuisine. Le Maroc est un aimant à reconversions forcées. Le problème, c’est que personne ne le dit.
Les plateformes d’expatriation vante le « potentiel » du pays. Les influenceurs parlent de « rêve marocain ». Les banques locales prêtent sans sourciller à ceux qui veulent s’installer. Mais personne ne mentionne l’échec en amont. Personne ne vous prévient que votre projet peut s’effondrer avant même d’être lancé. Myriam a cru à la bonne foi. Elle a cru que les règles s’appliquaient pareil pour tout le monde. Elle avait tort.
Son passage à l’art ? Un coup de pouce du destin, ou un symptôme ? Le Maroc est un pays où l’artisanat survit, mais où l’art, lui, se débat. Les galeries sont rares. Les subventions, quasi inexistantes. Pourtant, Myriam a trouvé preneur. Ses dessins de pâtisseries, c’est du cake design avant l’heure. Sauf que son cake, lui, n’existe plus. Elle a troqué les farines contre des carnets de croquis. Et ça marche. Trop, même. Les galeries de Casablanca lui proposent des expositions. Des marques lui demandent des collaborations. Elle gagne deux fois plus qu’avec sa pâtisserie, sans les nuits blanches ni les fournisseurs qui vous lâchent au dernier moment.
Le pire ? Elle n’a même pas eu le temps de regretter.
Ce que ça révèle sur le Maroc
Le cas de Myriam au Citron, c’est celui de beaucoup d’étrangers qui débarquent au Maroc avec des idées plein la tête. Ils croient au storytelling officiel : « Le Maroc, c’est l’Afrique avec des avantages européens. » Ils oublient le reste. Les lenteurs administratives. La corruption discrète. L’instabilité des marchés. Le Maroc est un pays où tout est possible, à condition de connaître les bons contacts. Myriam, elle, n’avait pas de réseau. Juste une idée. Juste de la bonne volonté.
Son histoire pose une question simple : est-ce que le Maroc est vraiment un eldorado pour les entrepreneurs, ou juste pour ceux qui ont déjà pisé le terrain ?
Les chiffres sont là. En 2023, seulement 12 % des entreprises étrangères au Maroc ont survécu plus de cinq ans (source : Confédération Générale des Entreprises du Maroc). Le reste a fermé, a pivoté, ou a rentré chez soi. Myriam a pivoté. Elle a réussi. Mais à quel prix ?
Elle aurait pu devenir une pâtissière célèbre. À la place, elle est devenue une artiste par défaut. Une artiste qui dessine des gâteaux qu’elle ne vendra jamais. Une artiste qui a troqué un rêve concret contre une carrière incertaine. Est-ce un succès ? Ou juste une autre façon d’échouer ?
La leçon (si vous en tirez une)
Si vous voulez vous lancer au Maroc, voici ce que vous devez savoir :
- Les délais ne sont pas des estimations. Ils sont des pièges. Si on vous dit « trois mois », prévoyez un an.
- L’argent ne suffit pas. Il faut des relations. Des wasatas. Des portes d’entrée. Sans ça, vous êtes un étranger de plus dans la file d’attente.
- Le pivot n’est pas une option, c’est une obligation. Si votre projet initial ne marche pas, vous devrez en inventer un autre. Et vite.
- L’art, ici, n’est pas un plan B. C’est souvent le seul plan. Parce que les autres ont échoué avant vous.
Myriam au Citron a de la chance. Elle a trouvé une voie. D’autres n’auront pas cette chance-là. Ils rentreront en France, amers, avec des dettes et des regrets. Le Maroc n’est pas un pays pour les rêveurs. C’est un pays pour les adaptables.
Elle, au moins, elle a appris une chose : parfois, le meilleur moyen de vendre des gâteaux, c’est de ne pas en faire.