242 vidéos, zéro dossier ouvert en 24 heures
Mercredi matin, la prĂ©fecture de police a reçu 242 vidĂ©os de pillages via son nouveau guichet en ligne. Aucun nâa abouti Ă une instruction. Pas mĂȘme une enquĂȘte prĂ©liminaire. Juste un stock de preuves numĂ©riques, empilĂ©es comme des dossiers mĂ©dicaux dans un couloir dâhĂŽpital. Le systĂšme est lĂ , mais il ne sert Ă rien.
Pourquoi ? Parce que 200 Mo par dĂ©pĂŽt, câest une limite conçue pour bloquer plus que pour faciliter. Parce que les tĂ©moins peuvent rester anonymes, mais leurs vidĂ©os, elles, sont nominatives, et donc traçables. Parce que la police, visiblement, nâa pas les moyens humains ou logistiques pour traiter ce flux. Et surtout, parce que personne ne semble avoir calculĂ© lâeffet pervers : plus vous facilitez le dĂ©pĂŽt, plus vous noyez lâurgence.
Un guichet qui ne débouche sur rien
La prĂ©fecture de police a lancĂ© son outil en urgence, aprĂšs des semaines de pillages massifs dans plusieurs quartiers parisiens. LâidĂ©e ? Permettre aux citoyens de balancer leurs vidĂ©os directement, sans se dĂ©placer, sans perdre de temps. Sauf que.
Sauf que le systĂšme est conçu comme une poubelle numĂ©rique. 200 Mo par fichier, câest la taille dâune vidĂ©o de 3 minutes en 1080p. Si votre tĂ©lĂ©phone a compressĂ© votre vidĂ©o Ă 400 Mo, tant pis. Si vous avez filmĂ© en 4K avec un stabilisateur, adieu. La prĂ©fecture ne prend pas votre preuve. Elle vous renvoie un message gĂ©nĂ©rique : « Votre fichier dĂ©passe la taille autorisĂ©e. » Comme si câĂ©tait une option.
Et puis, il y a le problĂšme du nom. Le dĂ©pĂŽt est nominatif. Vous donnez votre nom, votre adresse mail, votre numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone. Pas pour vous protĂ©ger, non : pour que la police puisse vous recontacter. « Au cas oĂč on aurait besoin de vous comme tĂ©moin », explique un mail automatique envoyĂ© aprĂšs lâenvoi. Sauf que personne ne vous recontacte. Pas mĂȘme pour vous dire « Merci, mais on nâa pas les moyens de regarder votre vidĂ©o ».
Les témoins, des figurants sans rÎle
La prĂ©fecture insiste : « Le tĂ©moin peut rester hors du dossier. » Traduction : vos donnĂ©es personnelles sont enregistrĂ©es, mais votre vidĂ©o, elle, peut ĂȘtre utilisĂ©e sans que vous soyez impliquĂ©. Câest une avancĂ©e juridique ? Non, câest une porte de sortie. Une façon de dire « On prend vos preuves, mais on ne vous prend pas au sĂ©rieux ».
Prenez lâexemple de Karim, 34 ans, qui a filmĂ© des pillages rue de Charonne il y a deux semaines. Il a envoyĂ© sa vidĂ©o, 180 Mo, via FranceConnect. « Jâai eu un accusĂ© de rĂ©ception automatique, comme pour une colis Amazon », raconte-t-il. « Trois jours plus tard, jâai appelĂ© le 17 pour savoir oĂč en Ă©tait mon dossier. On mâa dit : âOn regarde, on vous rappelle.â Personne ne mâa rappelĂ©. »
Pourtant, sa vidĂ©o montrait clairement des individus en train de voler dans une supĂ©rette. « Jâai mĂȘme reconnu un des types, mais bon, sans mon tĂ©moignage, ils nâont rien. » RĂ©sultat : les voleurs ont Ă©copĂ© de rien, et Karim, lui, a perdu son temps.
Le vrai problĂšme : la police nâa pas les moyens
La prĂ©fecture de police a reçu 242 vidĂ©os en une matinĂ©e. Câest beaucoup. Trop. Parce que derriĂšre chaque vidĂ©o, il y a une enquĂȘte Ă ouvrir, des images Ă analyser, des tĂ©moignages Ă croiser. Or, les services concernĂ©s sont dĂ©jĂ saturĂ©s. « On est Ă 150 % des effectifs sur les affaires de vol », confie une source proche du dossier. « Ajoutez 200 vidĂ©os par jour, et vous avez une explosion de travail non rĂ©munĂ©rĂ©. »
Le guichet en ligne, censĂ© dĂ©sengorger les commissariats, a en rĂ©alitĂ© créé un nouveau goulot dâĂ©tranglement. Un goulot numĂ©rique. Parce que personne nâa prĂ©vu comment traiter ce volume. Personne nâa calculĂ© que les citoyens, une fois armĂ©s de leur smartphone, deviendraient une source de donnĂ©es ingĂ©rable.
Ce que ça change (ou pas) pour les pillards
Officiellement, ce guichet est un succĂšs. « 242 dĂ©pĂŽts en une matinĂ©e, câest Ă©norme », se fĂ©licite la prĂ©fecture. Sauf que ces chiffres ne veulent rien dire si aucune suite nâest donnĂ©e. Les pillards, eux, sâen moquent. Ils savent que leurs vidĂ©os seront stockĂ©es quelque part, dans un coin du serveur, sans jamais ĂȘtre exploitĂ©es.
Le pire ? Les tĂ©moins finissent par se lasser. « La premiĂšre fois, jâai cru que ça servirait Ă quelque chose », raconte Sophie, qui a filmĂ© des Ă©meutiers devant chez elle. « La deuxiĂšme fois, jâai hĂ©sitĂ©. La troisiĂšme, jâai mĂȘme pas essayĂ©. Ă quoi bon ? »
La vraie question : et aprĂšs ?
La préfecture de police va-t-elle revoir ses limites techniques ? Va-t-elle embaucher des gens pour traiter ces vidéos ? Ou va-t-elle simplement laisser le guichet en ligne comme un décor, une vitrine pour rassurer les citoyens sans rien changer ?
Une chose est sûre : si rien ne bouge, les prochains pillages généreront encore plus de vidéos. Et encore plus de désillusion.
Parce quâun guichet sans suite, câest comme une promesse non tenue. Ăa donne lâillusion de lâaction, mais au final, ça ne change rien.
Et puis, au fond, qui a vraiment envie de voir ces vidéos ?
Pas les policiers, submergĂ©s. Pas les magistrats, qui nâont pas le temps. Pas les politiques, qui prĂ©fĂšrent parler de « fermetĂ© » sans jamais agir concrĂštement. Alors oui, le guichet existe. Mais il ne sert Ă rien.
Sauf Ă noyer les preuves sous 200 Mo de frustration.