11,3 milliards de dollars. C’est le montant de la dette publique sénégalaise en 2023. Un chiffre qui donne le vertige. Et qui, surtout, sert de munition dans une guerre politique qui n’a plus grand-chose à voir avec l’économie. Khady Diène Gaye vient de balancer un pavé dans la mare. L’ancienne ministre des Sports a taclé Abdourahmane Diouf, le ministre en poste, en l’accusant de déformer les positions d’Ousmane Sonko sur une éventuelle restructuration de la dette. Diouf aurait affirmé que Sonko, l’ancien Premier ministre, était favorable à cette option. Sauf que, selon Gaye, c’est faux. Ou du moins, c’est plus compliqué que ça.
Pourquoi cette passe d’armes ? Parce que la dette, au Sénégal, ce n’est plus un sujet technique. C’est un champ de bataille. Et comme dans toute guerre, on y trouve des mensonges, des demi-vérités, et des intérêts bien cachés.
Le vrai problème n’est pas la dette, c’est ce qu’on en fait
11,3 milliards de dollars. Pour un pays comme le Sénégal, c’est énorme. Mais ce n’est pas insurmontable. Le vrai problème, c’est ce qu’on en fait. Est-ce que cet argent sert à construire des routes, des hôpitaux, des écoles ? Ou est-ce qu’il disparaît dans des projets pharaoniques qui ne profitent qu’à une poignée de privilégiés ?
Prenez le Train Express Régional (TER) de Dakar. Un projet à 1,2 milliard de dollars. Aujourd’hui, il roule à moitié vide, et les retards s’accumulent. Pourtant, c’est un symbole. Un symbole de ce que la dette peut financer : des infrastructures qui brillent, mais qui ne servent à rien. Ou pire, qui coûtent plus cher qu’elles ne rapportent.
Et c’est là que le débat politique devient toxique. Parce que personne ne veut parler de ça. Personne ne veut dire que la dette, c’est aussi une question de choix. De priorités. De corruption, parfois. Non, tout le monde préfère se lancer des noms d’oiseaux en brandissant des chiffres sortis de leur contexte.
Abdourahmane Diouf joue avec le feu
Abdourahmane Diouf, le ministre actuel, a une stratégie simple : faire peur. Il agite le spectre d’une crise de la dette, comme si le Sénégal était au bord du gouffre. Son objectif ? Discréditer Ousmane Sonko, le leader de l’opposition, en le présentant comme un irresponsable. Un homme qui, s’il arrivait au pouvoir, plongerait le pays dans le chaos économique.
Sauf que les chiffres ne collent pas. La dette sénégalaise, si elle est élevée, reste soutenable. Le FMI lui-même l’a reconnu dans son dernier rapport. Le ratio dette/PIB est à 76%. C’est beaucoup, mais c’est loin d’être catastrophique. La Côte d’Ivoire, par exemple, est à 50%. Le Ghana, lui, dépasse les 100%. Et pourtant, personne ne parle de crise imminente au Sénégal.
Alors pourquoi Diouf insiste-t-il ? Parce que la peur, ça marche. Ça permet de justifier des mesures impopulaires. Des coupes budgétaires. Des hausses d’impôts. Des privatisations. Bref, tout ce qui arrange les intérêts de ceux qui sont déjà au pouvoir.
Khady Diène Gaye a raison, mais elle ment aussi
Khady Diène Gaye, elle, défend Sonko. Elle affirme qu’il n’a jamais été favorable à une restructuration de la dette. Qu’il veut simplement une gestion plus transparente. Qu’il veut auditer les comptes. Qu’il veut savoir où est passé l’argent.
Sur le fond, elle a raison. Une restructuration, ce n’est pas une solution miracle. C’est un aveu d’échec. Ça signifie que le pays n’arrive plus à rembourser. Que les créanciers commencent à douter. Que les taux d’intérêt explosent. Bref, c’est la dernière chose à faire quand on peut encore éviter la crise.
Mais Gaye ment par omission. Parce que Sonko, lui aussi, a ses propres calculs. Il sait que la dette est un sujet sensible. Il sait que s’il arrive au pouvoir, il devra composer avec des créanciers qui ne lui feront pas de cadeaux. Alors il joue la prudence. Il évite de dire clairement ce qu’il compte faire. Parce que, dans l’opposition, c’est facile de critiquer. Mais au pouvoir, les promesses, ça se paie.
Les marchés financiers ferment les yeux, et c’est ça le vrai scandale
Le plus choquant, dans cette histoire, ce n’est pas les mensonges des politiques. C’est l’indifférence des marchés. Le Sénégal emprunte encore à des taux raisonnables. Les investisseurs continuent de faire confiance au pays. Pourtant, tout le monde sait que la dette est mal gérée. Que les projets sont souvent surévalués. Que les commissions, parfois, finissent dans les poches des mêmes personnes.
Pourquoi les marchés ferment-ils les yeux ? Parce que le Sénégal reste un pays stable. Parce qu’il a des ressources. Parce qu’il est bien vu par les institutions internationales. Bref, parce qu’il a encore de la marge. Mais cette marge, elle se réduit. Et un jour, les investisseurs vont se réveiller. Ils vont réaliser que le roi est nu. Et là, ce sera la panique.
Ce qui se joue vraiment derrière ce débat
Derrière les postures et les chiffres, il y a une question simple : qui contrôle l’argent ? Qui décide de ce qui est prioritaire ? Qui profite des contrats ?
Au Sénégal, comme dans beaucoup de pays africains, la dette est un outil de pouvoir. Elle permet de financer des projets qui renforcent les réseaux clientélistes. Elle permet de récompenser les alliés. Elle permet de punir les opposants. Bref, elle est politique avant d’être économique.
Et c’est ça, le vrai scandale. Pas les 11,3 milliards de dollars. Mais le fait que personne ne parle des choix qui ont mené à cette situation. Personne ne parle des milliards gaspillés. Personne ne parle des contrats truqués. Personne ne parle des dettes cachées, celles qui ne figurent même pas dans les statistiques officielles.
La dette, c’est comme un crédit revolving
Imaginez que vous avez une carte de crédit. Vous dépensez sans compter. Vous payez le minimum chaque mois. Et puis un jour, la banque vous dit : "Attention, vous êtes à la limite." Vous avez deux options. Soit vous réduisez vos dépenses. Soit vous demandez une augmentation de votre plafond.
Le Sénégal, aujourd’hui, c’est un peu ça. Il a atteint son plafond. Mais au lieu de réduire les dépenses inutiles, il continue de dépenser. Et il compte sur les marchés pour augmenter son plafond. Sauf que les marchés, eux, ne sont pas des banques. Ils ne vous envoient pas de lettre de rappel. Ils vous ferment simplement le robinet. Sans prévenir.
Pourquoi personne ne parle des vraies solutions
Les vraies solutions, elles sont simples. Trop simples, peut-être. Parce qu’elles dérangent.
-
Auditer la dette. Savoir exactement où est passé l’argent. Qui a signé quoi. Qui a touché des commissions. Et surtout, quels projets ont vraiment servi à quelque chose.
-
Arrêter les projets inutiles. Le TER de Dakar, c’est bien. Mais est-ce que c’était la priorité ? Est-ce que cet argent n’aurait pas pu servir à construire des écoles dans les zones rurales ? À améliorer les hôpitaux ? À former des enseignants ?
-
Lutter contre la corruption. Parce que la dette, c’est aussi une question de confiance. Si les investisseurs savent que leur argent va finir dans les poches des mêmes personnes, ils vont finir par se lasser.
-
Diversifier l’économie. Le Sénégal dépend trop des matières premières. Du pétrole. Du gaz. Des phosphates. Quand les prix baissent, tout s’effondre. Il faut investir dans l’agriculture. Dans les technologies. Dans l’éducation. Dans ce qui crée de la valeur sur le long terme.
Mais ces solutions, personne ne les applique. Parce qu’elles remettent en cause les équilibres politiques. Parce qu’elles obligent à faire des choix difficiles. Parce qu’elles menacent les intérêts de ceux qui profitent du système.
Le Sénégal est-il condamné à répéter les mêmes erreurs ?
La dette sénégalaise n’est pas une fatalité. Ce n’est pas une malédiction. C’est le résultat de choix. De mauvais choix, souvent. Mais des choix qui peuvent être corrigés.
Le problème, c’est que pour corriger ces choix, il faut du courage. Il faut accepter de froisser des gens. Il faut accepter de perdre des alliés. Il faut accepter de dire non à ceux qui vous ont aidé à arriver au pouvoir.
Et ça, c’est la chose la plus difficile à faire en politique. Parce que le pouvoir, au fond, c’est une question de survie. Et quand on est au pouvoir, on fait tout pour y rester. Même si ça signifie mentir. Même si ça signifie gaspiller l’argent du pays. Même si ça signifie hypothéquer l’avenir des générations futures.
La seule question qui compte
La seule question qui compte, aujourd’hui, c’est celle-ci : est-ce que le Sénégal va continuer à emprunter pour rembourser ses dettes ? Ou est-ce qu’il va enfin se décider à changer de modèle ?
Parce que si c’est la première option, alors oui, la crise est inévitable. Les marchés finiront par se lasser. Les taux d’intérêt vont exploser. Et le pays va se retrouver dans la même situation que le Ghana ou la Zambie. Avec des négociations interminables. Avec des créanciers qui dictent leurs conditions. Avec une population qui paie le prix fort.
Mais si c’est la seconde option, alors il y a de l’espoir. Le Sénégal a des atouts. Une population jeune. Des ressources naturelles. Une position géographique stratégique. Il peut s’en sortir. À condition de faire les bons choix. À condition d’avoir des dirigeants qui pensent au pays avant de penser à leur réélection.
La dette, c’est comme un miroir
La dette, au fond, c’est un miroir. Elle reflète les priorités d’un pays. Elle montre qui décide. Qui profite. Qui paie.
Et aujourd’hui, ce miroir renvoie une image peu reluisante. Celle d’un pays qui emprunte pour financer des projets qui ne servent à rien. Qui gaspille l’argent des contribuables. Qui ment à sa population.
Mais ce miroir peut aussi montrer autre chose. Il peut montrer un pays qui se réveille. Qui exige des comptes. Qui refuse de payer pour les erreurs des autres.
Alors la question n’est pas de savoir si Sonko a raison ou si Diouf ment. La question, c’est de savoir si les Sénégalais vont enfin se décider à regarder ce miroir en face. Et à exiger des changements.
Parce que la dette, ce n’est pas une fatalité. C’est un choix. Et les choix, ça se change.