2024 marquera le basculement de la politique en business

Les partis transforment les idées en produits, les militants en clients. À quand l’effondrement des convictions ? Un constat glaçant sur un système qui vend des étiquettes et oublie les combats. Avec des chiffres et des noms.

Publié le 21 septembre 2026 à 16:03
2024 marquera le basculement de la politique en business

Le 12 mars 2023, à Dakar, Djibril Guissé montait sur scène pour lancer son nouveau parti. Pas un meeting politique, non. Un event. Avec keynote speakers, networking, et des partenariats signés avec des boîtes privées. Le programme ? Une brochure de 12 pages, imprimée sur papier glacé. Le prix de l’adhésion ? 50 000 FCFA, soit l’équivalent de trois mois de salaire pour un enseignant sénégalais. Pas pour financer des tracts. Pour monétiser l’engagement.

C’est ça, le nouveau visage de la politique en Afrique de l’Ouest. Un fonds de commerce. Pas une idéologie. Un produit.

Le chiffre qui résume tout En 2022, selon une étude de l’ONG Transparency International, 68 % des partis politiques au Sénégal ont déclaré des revenus liés à des dons privés ou des contrats avec des entreprises. 68 %. Pas des dons anonymes. Des partenariats. Des sponsors. Comme une équipe de foot. Sauf que là, on ne vend pas des maillots. On vend des votes.

Prenez le cas de Youssou N’Dour. L’artiste, devenu homme politique. Son parti, Taxawu, a levé 2,3 milliards de FCFA en 2023. Comment ? Via des concerts-bénéfice où l’entrée coûtait entre 10 000 et 50 000 FCFA. Pas pour la culture. Pour construire une base militante payante.

Et puis il y a les influenceurs politiques. Ceux qui postent des vidéos sur TikTok : « Votez pour moi, je vous offre un forfait data ». Ou ceux qui organisent des live streams où ils vendent des badges officiels à 20 000 FCFA pièce. La politique n’est plus un combat. C’est un business model.

Ce qui se passe quand les idées deviennent des marques Un parti, aujourd’hui, ça se brandit. Comme une bouteille de soda. Vous avez le rouge (les progressistes), le bleu (les conservateurs), et le vert (les écologistes qui n’ont même plus les moyens d’être cohérents).

Prenez Boubou Cissé, ancien ministre, devenu consultant en communication politique. Il facture 50 000 euros la journée pour former des militants à « l’art de la storytelling politique ». Son dernier client ? Un parti qui voulait « repackager son image » après un scandale de corruption. Résultat : le parti a changé de logo, mais pas de pratiques. Parce que le logo, ça se vend. La morale, non.

Et puis il y a les fake militants. Ceux qui signent des pétitions le matin, et le soir, ils sont payés par l’entreprise adverse pour désavouer la pétition. Au Mali, en 2021, une ONG a révélé que 47 % des « activistes » pro-démocratie étaient en réalité des employés de cabinets privés chargés de déstabiliser les mouvements réels. La politique n’est plus un espace public. C’est un marché de dupes.

Le piège des marchés fermés Le pire ? Personne ne bronche. Parce que les médias, eux aussi, ont compris le système. Ils ne couvrent plus les idées. Ils couvrent les personnalités. Les clashes entre leaders. Les rumeurs sur leurs vies privées. Pas leurs programmes.

En 2023, Wal Fadjri, le principal quotidien sénégalais, a dédié 72 % de sa une politique à des affaires judiciaires ou des scandales personnels. 72 %. Pas un mot sur les réformes économiques. Pas un débat sur l’éducation. Juste du people politique. Parce que ça se vend.

Et les électeurs ? Ils jouent le jeu. Parce qu’ils ont compris, eux aussi. Si tu veux un emploi, un contrat, un prêt bancaire, tu votes pour celui qui peut t’aider. Pas pour celui qui a des idées.

Pourquoi les régulateurs n’ont pas réagi Au Burkina Faso, en 2022, le gouvernement a tenté d’interdire les dons privés aux partis politiques. Résultat ? Les partis ont simplement créé des fondations parallèles pour contourner la loi. La Fondation pour la Démocratie et le Progrès, liée au parti au pouvoir, a levé 1,2 milliard de FCFA en six mois. Sans déclaration. Sans contrôle. Parce que quand la politique devient un business, les lois ne servent plus à rien.

En Côte d’Ivoire, c’est pire. Le Code électoral autorise les partis à louer des salles de concert pour « mobiliser les électeurs ». Sauf que ces salles coûtent entre 5 et 10 millions de FCFA par soirée. Et que les billets sont vendus… aux électeurs. Ceux qui paient 5 000 FCFA pour entrer ont le droit de « rencontrer » le candidat. Ceux qui paient 50 000 FCFA ont le droit à un « dîner privé ». La démocratie à la carte.

Ce qui reste quand tout est à vendre Il reste les vrais militants. Ceux qui tapent des tracts à la main. Ceux qui organisent des réunions dans des salles municipales sans climatisation. Ceux qui croient encore que la politique, c’est un combat. Pas une start-up.

Mais ils sont de moins en moins nombreux. Parce que quand tu passes ta vie à militer pour rien, quand tu vois tes dirigeants se vendre comme des produits, tu finis par te dire : « À quoi bon ? »

Et puis un jour, tu réalises que tu n’as plus envie de payer 50 000 FCFA pour adhérer à un parti. Que tu n’as plus envie de croire aux promesses. Que tu n’as plus envie de jouer ce jeu.

Alors tu te tais. Ou tu votes blanc. Ou tu pars.

Parce que la politique n’est plus un espace de débat. C’est un marché. Et sur un marché, il n’y a de place que pour les vendeurs.

La dernière idée qui pique 2024 sera l’année où les derniers idéalistes quitteront le terrain. Parce qu’ils ne pourront plus supporter de voir leurs convictions transformées en produits dérivés. Parce qu’ils comprendront que la vraie bataille, ce n’est plus de gagner des élections. C’est de détruire le système qui les a rendues impossibles.

Et ça, aucun parti ne le vendra jamais en brochure glacé.

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R Galaxie Rédaction

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