Le chiffre est lĂ , sec : 60 % des PME quĂ©bĂ©coises ferment leurs portes avant cinq ans. Pas faute dâargent. Faute de quelquâun qui sache vraiment les guider. Les subventions pleuvent, les rapports sâempilent, les ministres serrent des mains en confĂ©rence de presse. Pourtant, le problĂšme nâest pas le manque de fonds. Câest lâillusion que lâargent seul suffit Ă faire tenir une entreprise sur ses jambes. Alain Aubut, qui a passĂ© 20 ans Ă diriger des boĂźtes et Ă en couver dâautres en tant que mentor, en a marre des demi-mesures. « Le gouvernement a aujourdâhui lâoccasion de revoir son rĂŽle. Pas de le rĂ©inventer. Juste de lâarrĂȘter de saboter les entrepreneurs sans le savoir. » Il ne parle pas en lâair. Son dernier protĂ©gĂ©, une PME de MontrĂ©al dans les technologies vertes, a mis la clĂ© sous la porte en 2022. Pas Ă cause du marchĂ©. Ă cause dâun mĂ©lange de subventions mal ciblĂ©es et dâun rĂ©seau de mentorat public⊠inexistant quand il fallait agir. Le pire ? Personne ne tire la sonnette dâalarme.
Les subventions, ce leurre qui Ă©touffe lâautonomie
Imaginez : vous lancez une entreprise. Vous obtenez 50 000 $ du gouvernement pour embaucher. Sauf que ces 50 000 $, vous devez les rembourser si vous ne crĂ©ez pas trois emplois en deux ans. Sauf que vos clients mettent six mois Ă payer. Sauf que le mentor dĂ©signĂ© par la rĂ©gion a trois autres dossiers en parallĂšle et vous voit deux fois par an, le temps dâun cafĂ©. RĂ©sultat ? Vous survivez. Mais vous ne grandissez pas.
Câest le scĂ©nario type que dĂ©crit Aubut, qui a vu dĂ©filer des centaines de dossiers. « Les subventions, câest comme donner un parapluie Ă quelquâun qui se noie. Ăa le maintient Ă flot, mais ça ne lui apprend pas Ă nager. Pire : il finit par croire que nager, câest juste rester sous le parapluie. » Le problĂšme nâest pas lâargent. Câest la dĂ©pendance quâil crĂ©e. Une Ă©tude de la Chaire en entrepreneuriat de lâUQAM (2021) le confirme : les PME subventionnĂ©es Ă plus de 30 % de leur chiffre dâaffaires ont 40 % de chances en plus dâĂ©chouer aprĂšs cinq ans, comparĂ©es Ă celles qui se financent autrement. Pourquoi ? Parce quâelles ne dĂ©veloppent jamais leur capacitĂ© Ă lever des fonds, Ă nĂ©gocier avec des investisseurs, ou mĂȘme Ă dire non Ă un client toxique.
Et puis, il y a lâeffet pervers des conditions. Prenez le programme Innovation QuĂ©bec : pour toucher les fonds, il faut prouver un « potentiel de croissance ». Sauf que mesurer la croissance, câest comme mesurer la santĂ© dâun enfant Ă la taille de ses chaussures. « Vous avez 10 employĂ©s ? Super. Vous en avez 12 ? Encore mieux. Mais si vous en perdez trois parce que votre modĂšle est pourri, personne ne vous aide Ă le rĂ©parer. » Aubut cite en exemple lâentreprise Nexa Technologies (QuĂ©bec), qui a reçu 1,2 million en subventions avant de faire faillite en 2019. Le gouvernement avait misĂ© sur son « potentiel ». Personne nâavait vĂ©rifiĂ© sa viabilitĂ©.
Le mentorat, ou lâart de casser les illusions
Alain Aubut a arrĂȘtĂ© de postuler Ă des subventions il y a cinq ans. Pas par principe. Parce que ça ne servait Ă rien. « Les entrepreneurs que je mentorais avaient tous un point commun : ils sâaccrochaient Ă lâidĂ©e que le problĂšme, câĂ©tait lâargent. Alors quâen rĂ©alitĂ©, 9 fois sur 10, câĂ©tait leur propre gestion. »
Prenez le cas de Marie, 34 ans, fondatrice dâune fintech Ă Sherbrooke. Elle a obtenu 80 000 $ de Financement QuĂ©bec pour dĂ©velopper son algorithme. ProblĂšme : elle nâavait jamais gĂ©rĂ© un budget aussi gros. RĂ©sultat ? Les fonds ont Ă©tĂ© engloutis en six mois, et lâentreprise a coulĂ© faute de trĂ©sorerie de base. « On lui a donnĂ© de lâargent pour creuser un puits, mais on ne lui a pas appris Ă reconnaĂźtre quand le sol Ă©tait rocheux. »
Le mentorat, lui, ne marche pas comme ça. Ăa ne consiste pas Ă valider des projets. Ăa consiste Ă casser les certitudes. Aubut raconte lâhistoire de Luc, un ancien ingĂ©nieur en aĂ©rospatiale qui voulait lancer une boĂźte dans les drones agricoles. « Il avait un prototype. Il avait des lettres de soutien. Il avait tout, sauf une idĂ©e claire de son marchĂ©. » Pendant six mois, Aubut lui a posĂ© la mĂȘme question, sous toutes les formes : « Qui va vous payer ? Ă quel prix ? Et si le client dit non ? » Luc a fini par rĂ©aliser que son produit Ă©tait trop cher pour les petits agriculteurs⊠et trop basique pour les grands. Il a pivotĂ©. Aujourdâhui, sa boĂźte, AeroTerre, cartonne en Ontario.
Le truc ? Personne ne lui a appris ça dans un atelier subventionné.
Pourquoi les gouvernements préfÚrent-ils les chÚques aux conseils
Alors, pourquoi ce blocage ? Pourquoi les ministĂšres continuent-ils Ă verser des millions en subventions alors que tout le monde sait que ça ne marche pas ? Aubut a une thĂ©orie, et elle est simple : « Parce que câest plus facile. » Distribuer des chĂšques, câest visible. Ăa fait des communiquĂ©s de presse. Ăa donne lâimpression dâagir. Le mentorat, lui, câest sale.
Il faut du temps. Il faut des gens compĂ©tents. Il faut accepter que certains projets Ă©chouent, vraiment. « Un ministre ne va pas se lever en confĂ©rence de presse pour dire : âAujourdâhui, jâai aidĂ© trois entrepreneurs Ă rĂ©aliser quâils avaient tort.â Ăa ne fait pas de bonnes images. »
Et puis, il y a lâeffet systĂšme. Les cabinets de consultants qui vivent des appels dâoffres publics, les lobbies des grandes entreprises qui veulent garder le contrĂŽle sur les PME, les fonctionnaires qui ont peur de perdre leur budget si on leur demande de faire autre chose⊠« Câest un Ă©cosystĂšme qui se nourrit de lâĂ©chec. Parce que tant quâil y a des PME qui coulent, il y aura toujours de la place pour des sauvetages. »
Aubut cite lâexemple de la France, qui a tentĂ© un virage vers le mentorat avec son programme French Tech. RĂ©sultat ? Seulement 12 % des bĂ©nĂ©ficiaires ont eu un accompagnement rĂ©el (source : rapport Bpifrance 2020). Les 88 % restants ont eu droit Ă des formations en ligne ou Ă des rencontres ponctuelles. « Câest comme si on soignait un cancer avec de lâaspirine. »
La solution ? Un choc de réalité
Alors, que faire ? Aubut propose un plan en trois points, sans fioritures :
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Supprimer 50 % des subventions directes Ă lâembauche ou Ă lâĂ©quipement. Remplacer par des prĂȘts Ă taux zĂ©ro, mais avec une clause : « Vous remboursez si vous survivez deux ans. Vous ne remboursez pas si vous coulez. Point. » Lâobjectif ? Forcer les entrepreneurs Ă se battre pour leur survie.
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Lier 30 % des subventions restantes Ă un mentorat obligatoire. Pas un cafĂ© par mois. Un suivi hebdomadaire, avec des comptes-rendus Ă©crits. « Si vous voulez de lâargent, vous devez accepter quâon vous dise quand vous dĂ©connez. » Aubut suggĂšre de sâinspirer du modĂšle israĂ©lien, oĂč les mentors sont payĂ©s Ă la performance : « Vous ne touchez rien si votre protĂ©gĂ© coule. Vous touchez un bonus si il se maintient trois ans. »
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CrĂ©er un fonds de « sauvetage » pour les PME en difficultĂ©, mais avec une rĂšgle dâor : pas dâargent sans restructuration. « Si vous avez un problĂšme de trĂ©sorerie, on vous aide Ă renĂ©gocier vos dettes. Si vous avez un problĂšme de gestion, on vous force Ă licencier ou Ă vendre une partie de lâentreprise. Pas de demi-mesures. »
Le but ? ArrĂȘter de jouer les pompiers.
Ce que personne ne veut entendre
Le vrai problĂšme, câest que les gouvernements ont peur de la vĂ©ritĂ©. Peur de dire aux entrepreneurs : « Vous nâĂȘtes pas prĂȘt. » Peur de dire aux Ă©lecteurs : « On a gaspillĂ© des millions. » Peur de perdre le contrĂŽle sur un Ă©cosystĂšme qui marche⊠mais qui marche mal.
Aubut en a assez des belles paroles. « Si on veut vraiment aider les PME, il faut arrĂȘter de leur donner des bonbons et commencer Ă leur apprendre Ă marcher. » Ăa prend du courage. Ăa prend de la franchise. Et ça, aucun ministre nâen a.
La derniĂšre question reste : jusquâĂ quand va-t-on continuer Ă payer pour rien ?